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De choses et d'autres...

 

la chronique de Christophe Chartreux, professeur de collège

La peur...

Ce sentiment désagréable qui arrive lentement, à pas de loup ou survient brutalement comme le hurlement soudain de l'orage déchirant la moiteur d'une journée d'été.

Notre époque n'est pas uniquement celle de la peur. Heureusement. Mais la peur y tient une place prépondérante.

Chacun a peur de son voisin, de son collègue, de son supérieur ou de son "inférieur", peur de l'étranger.

Peur aussi de sortir le soir, de s'installer à une terrasse, d'aller faire la fête. Les attentats sont passés par là.

Peur de donner son avis, d'être pour quand il est plus rassurant d'être contre, de dire et partager ses passions lorsque celles-ci n'entrent pas dans le cadre habituel des "passions ordinaires".

Sur les réseaux sociaux, dits "sociaux" en tout cas, c'est la parole qui a peur. Contrainte sur Twitter en 140 caractères, surveillée sur Facebook où afficher un "nu" du XIXe siècle, mondialement connu et reconnu, peut vous valoir le bannissement. Retour à l'ostracisme des grecs anciens. Peur d'être rejeté des communautés "internétiques", ces planètes virtuelles. Peur de dire sa différence sous la menace permanente de l'injure, du harcèlement. Peur de parler sur des espaces de paroles! Le paradoxe à tous les étages.

Bien sûr il y a celles et ceux qui bravent la peur. Pour choquer. Pour dépasser les limites de l'acceptable. En fait, pour faire peur. On n'en sort pas!

On a peur à l'école aussi. Les professeurs ont peur d'ouvrir leurs portes à l'autre. Les élèves ont peur de lever le doigt, peur de se tromper, peur d'écrire, peur de lire. Oh pas tous bien entendu! Il en est beaucoup qui n'ont peur de rien. A tel point qu'ils font peur aux enseignants.

On a peur de son Principal, de son Proviseur, de l'Inspecteur qui eux n'ont peur de rien. En principe. Mais ce n'est pas vrai. Ce n'est pas vrai du tout... On n'en sort décidément pas!

A l'école, on a peur du temps qui passe. Qui passe vite, toujours trop vite. Peur de ne pas boucler le programme. Alors il faut accélérer. Et le professeur a peur des trop longues réponses, a peur des trop longues lectures, a peur des trop longues rédactions, a peur des trop longs silences. Il a peur du "temps long". Car il n'a pas le temps. Alors les réponses des élèves ne doivent pas être très éloignées des messages sur Twitter. 140 signes. Et encore...

Tout cela peut sembler bien pessimiste. La peur partout? Toujours? Il n'en est évidemment rien. Il existe des moments, des endroits, des personnes qui ne connaissent pas la peur. Cette peur nécessaire car sans la peur, les limites seraient vite transgressées. Mais cette peur-là est aujourd'hui dépassée par une autre.

Celle qui engendre le repli sur soi, l'isolement, l'enclosure. Celle qui fait de l'autre, du différent, du divergeant un ennemi potentiel. Elle est le terreau des partis extrémistes, elle suinte sur les mots des discours du Front National. Elle engendre tous les racismes, les antisémitismes, les intolérances.

Cette peur-là fait peur... On n'en sort vraiment pas!...

Alors, plutôt que toujours nous défendre, nous protéger chacun dans nos bulles, nos sas, nos coquilles, derrière des murs de plus en plus nombreux, préférons affirmer ce que nous sommes, ce que nous aimons, ce que nous voulons.

Retrouver les voies de la raison et de la déraison...

Plusieurs livres et événements, et toutes les déclarations et articles qu'ils suscitent, ont transformé l'actualité en un rendez-vous de commentateurs experts, célèbres et anonymes. Blogs et réseaux dits "sociaux" ont rivalisé d'opinions diverses et, heureusement, contradictoires. Je fais ici allusion à ce qui est venu frapper aux portes des spectateurs souvent démunis que nous sommes face au déferlement de mots, de textes et d'images submergeant les plages de nos vies respectives. J'ai retenu, arbitrairement, ces quelques événements médiatiques, politiques et littéraires:

- un livre qui démolit les pédagogues, en faisant d'eux les "assassins de l'école";

- un Prix Nobel attribué à un "saltimbanque" de génie, ce qui a fortement déplu aux gardiens du temple littéraire et la France en compte un nombre non négligeable;

- un autre livre, magnifique à mes yeux, nous offrant à lire la correspondance d'un homme politique éperdument amoureux;

- un livre, encore, rapportant les confidences d'un Président de la République en exercice;

- une émission, abominablement populiste, broyant l'intelligence pour en faire un étron, animée par un Cyril Hanouna au meilleur de sa médiocrité;

- un débat républicain entre républicains du passé, aux idées endormies, poussiéreuses et grisâtres.

Et puis, en boucle et en continu, sans jamais souffler, sans aucun recul critique, l' "info" déversée à robinets ouverts dans nos cerveaux inattentifs mais pourtant, sans même nous en rendre compte, réceptifs et sensibles malgré nous aux millions de mots entendus et lus. Tout étant mélangé, le passionnant comme le futile.

C'est la raison, plus que la culture, qui s'éteint à petit feu. Et, c'est là le plus grave, c'est la raison des gens modestes qu'on emprisonne et qu'on achève.

Alors, me direz-vous, quel rapport entre Dylan et Hollande, entre Hanouna et l'amour de Mitterrand, entre les pédagogues "assassins" et Nicolas Sarkozy?

Aucun à première vue. Pourtant, tous ces événements développés ces derniers jours, avant d'autres qui les remplaceront bientôt, sont les témoins tristes ou glorieux d'une époque, non pas sans valeurs comme on l'entend souvent, mais dont les valeurs ont divorcé de la raison. Car il ne suffit pas, comme aurait pu dire le Général, de trépigner sur son fauteuil en disant "Valeurs! Valeurs! Valeurs!". Encore faut-il, absolument, y associer la raison, c'est à dire très simplement ces moments de la réflexion partagée, de l'observation minutieuse, du temps long - faisons un rêve! - , de la contradiction respectueuse plutôt que tueuse du respect, de l'isolement et du retrait parfois, de l'idée précédant l'action, de la lecture approfondie, du droit aussi à la déraison si nécessaire à l'imaginaire, à l'inventivité et au rêve indispensable.

N'est-il pas surprenant, voire scandaleux, que l'immense majorité des commentateurs des livres que j'ai cités n'en ait lu aucun dans leur intégralité? Je pense à Annie Ernaux - que j'adore! - déclarant au Monde en date du 16 octobre, page 26, au sujet du Nobel attribué à l'auteur de "Blowing in the wind": " Peu familière de l'oeuvre de Dylan, en dehors de la connaissance de ses grands standards, je me contente de le constater".

De constater, dit-elle sans avoir lu l'auteur dont on lui demande de parler, que "la littérature se dissout", reprenant la métaphore de Sollers dans Complots*, ce dernier comparant la littérature française à deux morceaux de sucre se dissolvant dabs une tasse remplie de café. Sans avoir lu!

Aujourd'hui on ne lit plus les livres que l'on commente. Comment voulez-vous trouver le temps de lire quand il est plus facile de s'égarer chez Ruquier ou Hanouna où même les rires sont commandés? C'est orwellien et c'est atroce! Encore plus inacceptable est l'excuse trouvée à ces rendez-vous cathodiques donnés par des présentateurs omniprésents dans les médias: le français moyen a besoin de se distraire en rentrant du boulot! Comme si la distraction DEVAIT être seulement une succession de moments dont la vulgarité le dispute au populisme le plus assumé.

Qu'on ne s'étonne pas demain de voir le politique contaminé par ces spectacles de caniveau. C'est le cas du Front National dont le discours simpliste et les solutions démentes sont illustrées, non pas par la raison, non pas par l'intelligence, mais par la facilité, le raccourci, la caricature, l'insulte, la diffamation, le rire gras et, en un mot, la bêtise.

Que reste-t-il à faire alors? Ne jamais renoncer à croire en la force de la raison et de la réflexion. Même en pleine tempête. Surtout en pleine tempête! Rester unis avec celles et ceux qui ont choisi, contre vents et marées, de suivre des chemins exigeants, à contre-courant de l'air du temps.Etre démodé aujourd'hui, c'est être au goût du jour d'après...

 

* Philippe Sollers, Complots, Gallimard, Paris 2016

Pour la réforme du collège... contre toutes les formes d'élitisme et d'exclusion

Il en est des débats comme des plats. Plus on repasse les mêmes, moins on a envie d'y goûter. Ce fut le cas pendant des mois au sujet de la réforme du collège, dite "Collège2016". Celle-ci, après avoir franchi les obstacles mis en travers de son chemin, s'est installée à la rentrée. Elle n'a qu'un mois d'activité et est toujours accusée de tous les maux par les mêmes qui ont mis en oeuvre son empêchement d'abord, puis le ralentissement de son application effective.

Cette réforme serait, je cite :

- "responsable de la mort du Latin, du Grec et de l'Allemand", alors que Latin, Grec et Allemand sans la réforme auraient poursuivi l'entre-soi dans lequel ces options étaient confinées et leur inéluctable descente aux enfers par la réduction des effectifs concernés, chaque année un peu plus importante. Or, Latin, Grec et Allemand ont désormais tout pour « reprendre des couleurs » ;

- "responsable de la haine de l'excellence et des bons élèves", alors que la réforme ne s' "attaque" pas aux bons élèves mais met à disposition des enseignants les outils nécessaires à la réduction des écarts entre les plus en difficultés et ceux n'en ayant aucune ou très peu;

- "responsable du nivellement par le bas", alors qu' un nombre d'élèves bien plus important qu'auparavant aura accès à ce qui, avant la réforme, lui était souvent interdit;

- "responsable de la désorganisation des établissements par la précipitation qui a présidé sa mise en application", alors que les débats ont commencé il y a des années. Souvenons-nous de l'Appel de Bobigny qui portait en germes tout ce que la réforme du collège met aujourd'hui en application. Cet appel fut présenté et approuvé par TOUS les syndicats d'enseignants le 20 octobre...2010. Avant l'élection de François Hollande, Vincent Peillon travaillait DEJA à la mise en place de cette réforme. Ce dernier, comme Benoit Hamon puis Najat Vallaud-Belkacem n'ont eu de de cesse d'impliquer des centaines de professionnels de l'éducation pour une construction préparée et concertée.

Tout cela en contradiction absolue avec la nécessité affirmée, y compris par les opposants les plus virulents, de réformer le collège, ce "maillon faible". Des opposants :

- attaquant très violemment l'Aide Personnalisée et les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) qui pourtant offrent la possibilité de croiser les disciplines (sans jamais les remettre en cause), en donnant du sens aux apprentissages jadis cloisonnés, en plaçant les élèves dans des situations de construction et de réalisation de projets ;

- mettant en doute les capacités des enseignants à travailler en équipe, voire en affirmant que tous les enseignants de collège travaillaient DEJA en équipe - ce qui est très rare et ne concerne que quelques collègues par équipe pédagogique. Ce travail en équipe est pourtant - toutes les études le démontrent, tous les établissements dits "innovants" travaillent ainsi depuis des années avec des résultats incontestables et incontestés - une urgence dans un pays où, il est vrai, le travail en équipe est étranger à l’organisation historique du système éducatif très pyramidal. A ce sujet je ne peux que conseiller la lecture éclairante du texte de Daniel Calin ici http://dcalin.fr/textes/equipe.html

- mettant en cause la simultaneité de la refondation des programmes ET de l'évaluation, alors que c'est à cette condition de simultanéité dans le temps que la réforme entre en cohérence avec ses attendus. Procéder par étapes successives eût amené les élèves du niveau 3e à attendre 2020 pour espérer être concernés, ce qui aurait entraîné des distorsions TRES désorganisatrices!

Tout cela soutenu par quelques "experts" véritables ou autoproclamés, chroniqueurs permanents et omniprésents, humoristes sans humour, philosophes trop heureux de se voir offrir des tribunes inespérées transformées en polémiques alimentant les réseaux sociaux de commentaires d'une indigne violence, plus inacceptable encore quand elle était l'oeuvre d'enseignants.

Qui n'a pas entendu les Christophe Barbier, Natacha Polony, Nicole Ferroni, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, Jacques Julliard, Jean-Paul Brighelli, et tous ceux que j'oublie car je préfère les oublier, ne s'en porte que mieux tant leurs diatribes, critiques outrées et outrancières, caricatures approximatives jusqu'aux mensonges, n'apportaient strictement rien au débat nécessaire que tous ceux-là n'ont contribué qu'à assécher, faute d'arguments et de propositions attendues.

On les attend encore!

Mais faisons quelques rappels :

- La réforme du collège, qui aurait pu aller plus loin, plus vite, plus fort - la Ministre l'aurait souhaité - a l'immense mérite d'exister ENFIN pour commencer à grandir.

- C'est une réforme de gauche. Ce qui a déplu à certains, y compris à cette autoproclamée "vraie gauche" qui battait le pavé avec... le SNALC (Syndicat enseignant "marqué à droite" comme on dit).

- C'est est une réforme solidaire dans un pays qui vit, depuis plusieurs années, une crise des solidarités et des replis identitaires. Replis se manifestant par des exclusions aux visages multiples qui sont autant de négations de l'égalité des droits:

exclusion de ceux qui ont toujours moins;
exclusion des quartiers dits "difficiles";
exclusion de toutes les minorités;
exclusion des familles non francophones;
exclusion d'établissements à l'écart des métropoles, isolés en milieu rural;
exclusion des "étranges étrangers" et de tous ceux qui ne sont pas "nous";
exclusion des décrocheurs, "produits" non pas par le collège, mais par ses dysfonctionnements.

Ceux-ci aggravés par des gouvernements de droite qui n'ont eu de cesse et n'auront de cesse - c'est annoncé dans les projets des candidats à la primaire en cours - d'appliquer des politiques de destruction d'emplois (300 000 dans la fonction publique! Fourchette basse!), de sélection par l'échec, de refus du concept d'éducabilité condamnant, comme un Bruno Le Maire, un élève faible en CM2 sans lui laisser d'autre espoir qu'une orientation par l'échec, donc subie. A dix ans!

Jamais je n'accepterai de dire à un enfant de 10 ans: "Tu dois désormais songer à une autre scolarité. Tu n'es plus éducable".

La réforme du collège a fait un choix, voulu et porté par Vincent Peillon, Benoit Hamon et surtout Najat Vallaud-Belkacem à laquelle l'Histoire donnera raison et rendra hommage. Ce choix, c'est celui du refus d'un autre choix, souvent illustré par les travaux de François Dubet: "Le choix de l'inégalité" qui accompagne toujours les exclusions que nous venons d'énumérer.

Un refus motivé non pas par la volonté d' un égalitarisme utopique et dangereux, mais pour simplement respecter une valeur fondatrice de notre République: l'égalité, celle des droits et devoirs, l'égalité par le rééquilibrage des moyens, aussi: donner plus à ceux qui ont moins. C'est clair, simple et tellement évident!

L'Ecole est pourtant devenue, silencieusement et de manière chaque année de plus en plus prégnante, un terrain de jeu réservé à quelques-uns. A ces "quelques-uns" très au courant des codes scolaires obscurs à tant d'autres, ces "quelques-uns" culturellement armés pour accompagner leurs enfants vers la réussite.

Doit-on les en blâmer? Certainement pas!En revanche, inquiétons nous de constater à quel point les exclus - toujours issus des mêmes catégories sociales - sont de plus en plus exclus. Surtout lorsque ces "exclus" ne constituent plus - inconsciemment - un "terrain d'avenir" pour celles et ceux qui en ont la responsabilité pédagogique mais sont stigmatisés, transformés en "problèmes". Combien de fois ai-je entendu cette phrase lors des conseils de classe:

"Cet élève pose problème". Comprendre: "Cet élève EST un problème". Terrible!Alors ceux-là ne sont plus des élèves. Ils se transforment en "décrocheurs", "absentéistes permanents", "intenables", "irrécupérables". En un mot ils deviennent responsables, coupables de leur malheur. Et coupables du malheur qu'ils infligent aux autres, "ceux qui suivent".

Nous - les enseignants - touchons alors du doigt cette crise des solidarités. Comment aurions-nous pu - et les opposants à la réforme du collège auraient du s'interroger avant de crier à la fin de la civilisation par l'abandon du Latin et du Grec, abandon absolument jamais acté - participer à cet abandon des solidarités?

Comment pourrons-nous accepter de tenir grande ouverte la porte du triomphe à une droite dont l'objectif annoncé est de briser plus encore toute velléité solidaire à l'égard de celles et ceux que les dysfonctionnements de l'école - dysfonctionnements que cette droite à alimentés de manière continue - ont contribué à écarter?

Je ne l'accepte pas et ne l'accepterai jamais! Voilà pourquoi j'ai soutenu cette réforme: de gauche et solidaire, sans rien rabattre sur le "niveau" ni sur les "disciplines"; à l'opposé de l' "identitarisme" triomphant; sociale, bienveillante et lucide car consciente du danger réel des "communautarismes"; à contre-courant des "gauloiseries" sarkozystes, des excès zemmouriens ou de la "francité en danger" chère à Alain Finkielkraut. Voilà pourquoi je soutiens Najat Vallaud-Belkacem dans son combat. Elle qui est devenue la cible privilégiée de la droite. Des attaques justifiant à elles-seules le bien fondé de "Collège2016"...

L'accompagnement personnalisé, c'est possible !

Les mots ont un sens. Au-delà de la définition donnée par les textes officiels, il y a les pratiques que les professeurs de collège - je ne parle ici que du collège et du français - appliquent avec leurs élèves au cours des séances hebdomadaires inscrites dans leur emploi du temps.

"Accompagnement"... Oui, il s'agit bien d'accompagner, de "tenir compagnie" à Estelle qui peine en grammaire, à Pierre qui déteste la conjugaison ou à toute la classe qui trouve bien le long le chemin entre cette satanée consigne incompréhensible et la réalisation de ce qu'elle vous impose de faire. Entre bien d'autres obstacles que la langue et son emploi ont pris un malin plaisir à installer sur le parcours piégeux d'une scolarité collégienne...

"Personnalisé"... Oui, il s'agit bien de nous adresser à vous toutes et tous qui êtes une classe mais aussi à toi qui es un-e élève.

Les objections à la faisabilité, à l'efficacité de cet Accompagnement Personnalisé n'ont pas attendu sa mise en place pour être soulevées. Je ne vais pas ici les reprendre toutes, me contentant de commenter la plus entendue : " L'AP c'est bien gentil, un truc pondu par les technocrates de la Rue de Grenelle! Mais on fait comment avec des classes de vingt-cinq à trente éléves de 6e par exemple? Hein, on fait comment? Ben on peut pas! Encore une mesure ridicule!" Nous avons toutes et tous été confrontés - ou avons été les auteurs - de ce discours.

Les réseaux sociaux, cette caisse de résonnance qui fabrique de l'opinion, ont contribué à donner de l'AP une image souvent apocalyptique, une activité pédagogique vouée à un échec annoncé a priori, une récréation destinée à faire croire qu'au Ministère le sort des élèves en difficulté serait soudain devenue la priorité, une "mesure-gadget", une lubie de la Ministre, etc. J'en passe et des bien pires. Des sites entiers, certains ayant pignon sur rue y compris celle des écoles, ont consacré des pages entières d'analyses, des émissions aux parfums savants, mais aux goûts amers de la mystification. Dans quelques cas, il s'agissait quasiment d'un "délit d'entrave numérique", ce dernier n'existant pas encore.

Etre opposé à une réforme, dire "Je suis contre" est une opinion et celle-ci est respectable. Son expression doit être libre et défendue, encore plus lorsqu'elle est argumentée et accompagnée de propositions. En revanche, présenter tel ou tel autre aspect de la réforme du collège en préférant l'approximation, parfois le mensonge éhonté à l'information, à l'éclairage par les faits n'est pas acceptable.

Alors qu'en est-il dans la réalité maintenant que l'Accompagnement Personnalisé s'installe dans nos collèges? Mon "exemple" - je suis loin d'être exemplaire! - n'a aucune valeur générale. Pourtant, d'après les "remontées" de terrain et les expériences de collègues, cet "exemple" n'est absolument pas unique.

Voici ce que fut ma première séance d'AP/6e en français: (je ne présente ici que l'aspect "organisationnel", vous épargnant le contenu de la séance portant sur l'utilisation et la variation des procédés de reprise et de substitution pour écrire de manière à être compris/Séance 1)

- 12 élèves devant moi;

- les 13 autres travaillent avec la Professeure-documentaliste. Je dis bien "TRAVAILLENT". Ils ne lisent pas des bandes dessinées (je n'ai rien contre les bandes dessinées!) ni ne bavardent à demi allongés dans des fauteuils.

Inversion chaque semaine. Tous les élèves conservent bien les 26 heures obligatoires et AUCUNE heure de marge n'est subtilisée à qui que ce soit. Une organisation que je n'ai pas mérite d'avoir mise en place (comme tous mes collègues) puisque celle-ci fut conseillée à de très nombreuses reprises lors des journées de formation "Collège2016". Conseils soulevant chez quelques-uns de grands éclats de voix ou de rire fort malvenus. "L'homme seul qui hurle des mensonges dans la foule silencieuse est toujours plus audible que tous ceux qui se taisent. Pourtant il ment". Proverbe bérbère. Passons...

Travail (en partie) avec les fiches d'accompagnement EDUSCOL qui sont très bien faites! Il est faux de dire que, parce que la source est institutionnelle, le travail proposé est "forcément" et "évidemment" infaisable. Il est faux de dire que le site Eduscol n'est qu'un insondable fouillis chronophage. J'ai mis cinq minutes, je dis bien cinq minutes, aidé par mon "ami" GOOGLE, pour trouver ce que je cherchais. Si certains collègues estiment qu'il est moins chronophage de réaliser soi-même TOUTES les séances de leurs classes respectives, sans aide aucune mise pourtant à notre disposition (et pas seulement sur EDUSCOL bien entendu), je leur souhaite bien du courage. S'inspirer des séances EDUSCOL n'interdisant nullement d'ajouter - c'est même préférable pour une simple raison de "confort pédagogique" - sa touche personnelle, d'adapter tel ou tel exercice proposé au groupe ou à tel ou tel élève, de transformer telle ou telle consigne si le besoin s'en fait sentir.

En une seule séance, j'ai constaté tous les avantages que je vais pouvoir tirer de cet "AP" pour faire progresser TOUS les élèves, quel que soit leur niveau.

Quel dommage, me disais-je en terminant cette séance... Quel dommage de n'avoir plus que quatre années devant moi... J'aurais tant aimé pouvoir enseigner ainsi encore longtemps et contribuer à poursuivre la construction d'une refondation qui n'en est qu'à ses balbutiements. Entendre cet élève me dire: "C'est mieux de travailler comme ça m'sieur"...

Aidons-la à bien grandir, cette réforme... C'est ce seul "mal" là que je lui souhaite...

Vous n'oublierez jamais...

"Ce qui est terrible pour les ados, c'est que (se) détruire marche à coup sûr, alors que réussir est aléatoire"

Philippe Jeammet

Tu vois Julie (mais ils ou elles pourraient s'appeler Arthur, Maud, Laure, Stéphanie, Pierre, Hugo, Tom ou Sélim), les vacances cela sert aussi à ça: ralentir jusqu'à s'arrêter et faire le point... Réfléchir... Pendant ces neuf mois qui nous ont réunis, de quoi avons-nous eu le temps? A-t-on pris le temps? Oui parfois nous avons profité de quelques minutes volées aux "bien nommés" (?) emplois du temps pour nous évader et échapper aux obligations nécessaires... Plus rarement, avons-nous délibérément choisi de ne pas céder aux injonctions des programmes: "Allez, tant pis pour ce petit retard! On pousse tables et chaises! On se pose et on se parle"... Tu te souviens? C'était tellement bien!

Tu vois Arthur, je vais te retrouver dans deux mois. Enfin peut-être! Je ne sais pas si tu seras dans la 3e qui m'aura été attribuée. Tu auras changé. On change vite à 14 ans. Moi je n'aurai que vieilli... Tu seras moins timide, ou plus encore. Je ne sais pas. Oui tu vas changer et, alors que depuis des décennies, seuls les élèves se transformaient sans qu'aucun programme ni méthode ne varient vraiment, tu vas découvrir un "nouveau collège". Il nait dans la douleur des inquiétudes légitimes et des critiques outrancières. La France est un pays qui n'aime rien tant que se projeter dans le passé. Hier, une chaîne de télévision (L'Equipe21) n'a rien trouvé de mieux à faire, pour présenter le match France-Allemagne de demain que de diffuser en INTEGRALITE un autre France-Allemagne, celui de...1982! Il faudrait quand même non pas oublier un passé glorieux et moins glorieux, mais cesser de faire référence en permanence à son Histoire pour l'unique plaisir masochiste de nous y enfermer en n'osant plus se tourner résolument vers l'avenir, malgré des atouts incontestables et que nous envient bien des pays étrangers. Parmi ces atouts, il y a toi Arthur, cette jeunesse qui "fait peur" à bien des adultes quand elle devrait au contraire nous porter à l'optimisme! "La France ce vieux pays..." disait Dominique de Villepin dans un discours prononcé à New York au siège de l'ONU... A quand un autre discours qui commencerait par:

"La France, ce pays jeune et enthousiaste...".

Tu vois Maud, le collège ne t'accueillera plus l'an prochain. Tu as eu ton Brevet. Je t'en félicite! Ce n'est pas un examen facile pour ces élèves qui, comme toi, ont souffert pendant quatre ans mais ont voulu aller au bout et, avec acharnement, abnégation, patience, rires et larmes, malgré les difficultés héritées année après année et depuis le CP, ont décroché ce premier diplôme d'une vie... Tu iras en lycée professionnel. C'est ton choix. Et je suis fière de toi!...

Vous voyez, toutes et tous, à quel point "réussir" est une longue marche et pas du tout un long fleuve tranquille. Y compris pour les excellents élèves qui parfois, devant des programmes ayant attendu un temps certain pour être renouvelés, s'ennuient à mourir.

Je vous souhaite de belles vacances, que vous changiez d'horizon ou pas pendant cette période qui est aussi un apprentissage. Je déteste, vous le savez, les "conseils d'adultes", ces recommandations dont nous-mêmes savions nous affranchir lorsque nous avions votre âge. Si je devais néanmoins me plier à l'exercice, je vous dirais ceci:

"Profitez de cet été pour vivre, rire, chanter, aimer et danser. Pour faire des rencontre loin des réseaux "sociaux" qui n'offrent que des profils quand on veut des amis! Ouvrez plutôt vos yeux et vos oreilles... Ils sont vos cahiers, bien moins évanescents...

Vous n'oublierez jamais le parfum délicat de cette joue embrassée, ni l'odeur matinale du pain posé sur la table et n'attendant que vous, ni le bruit du vent couvrant à peine le clapotis joyeux de la rivière toute proche...

Vous n'oublierez jamais la caresse intime de l'eau glissant entre vos doigts, apaisant votre soif...

Vous n'oublierez jamais ce regard appuyé dans le silence d'une rencontre éphémère...

Vous n'oublierez jamais ce livre, ce seul passage, ces quelques lignes, ce seul mot peut-être, qui feront de vous un autre ou une autre...

Dont vous vous souviendrez...

Alors vous aurez réussi!

A jamais!

Ma seconde année avec les 6e évalués par compétences... (suite et fin)

Du bon usage de l'évaluation par "compétences"

Depuis désormais deux ans - tout a commencé en 2014 - les 6e de l'établissement dans lequel j'enseigne sont évaluées par compétences, sans notes chiffrées. Ces deux années, riches en découvertes et en inquiétudes aussi - car défricher c'est s'engager sur des chemins parfois pleins de surprises - ont permis aux enseignants, aux élèves et aux parents de constater la pertinence d'autres méthodes d'évaluation que celles auxquelles des décennies d'habitudes avaient fini par faire croire à toutes et tous qu'elles étaient immuables, gravées dans le marbre, intouchables, voire "sacrées".

Or si l'école est un "sanctuaire" dans lequel le "sacré" et ses "rituels" doivent trouver et conserver leur place respective, il n'est écrit nulle part que ce "sanctuaire" doive rester fermé à l'expérimentation, au changement, au "faire autrement". C'est ce que, très modestement, les équipes pédagogiques en charge des 6e ont entrepris de faire à partir de septembre 2014.

Pour terminer ce cycle de textes/témoignanges consacrés à l'évaluation sans notes chiffrées (et donc sans moyennes évidemment), je voudrais insister sur quelques points qui me semblent, à l'expérience, fondamentaux et à connaitre, à appréhender, si d'autres (comme beaucoup le font déjà) enseignants souhaitent s'engager dans cette voie.

- l'évaluation sans notes ne doit JAMAIS être présentée - car c'est un non sens - comme une "suppression" des notes chiffrées, mais comme leur remplacement par une AUTRE méthode;

- l'évaluation par compétences (que par commodités je désignerai sous l'acronyme EPC) n'est pas une solution miracle, une baguette magique. C'est un outil de travail qui permet néanmoins, et beaucoup plus efficacement que les notes, de centrer les apprentissages sur les difficultés des élèves sans jamais retarder ceux dont les difficultés sont moindres ou inexistantes. Pour être plus clair, les EPC ne ralentissent pas les meilleurs et aident les "moyens" et "faibles" à progresser bien plus rapidement et utilement qu'avec les notes;

- les EPC doivent être expliquées, avant tous les autres "intervenants" aux parents dès la mise en place du projet. Ce sont eux les plus inquiets souvent. Habitués qu'ils ont été aux notes en rouge et aux moyennes;

- la mise en place des EPC ne peut se faire qu'en EQUIPE pédagogique et avec le soutien de la hiérarchie de l'établissement. Il serait vain et épuisant de bâtir un projet sans l'accord de toutes et tous;

- il ne faut jamais avoir "peur" de se tromper au début. L'erreur ne doit pas être répétée mais elle est autorisée. Un exemple: j'ai toujours pensé, et le pense toujours, que l'élève de collège (c'est moins vrai au lycée) recevant une copie évaluée par chiffres ne lit pas l'appréciation. Encore moins si celle-ci est détaillée. Nos élèves, j'en ai fait l'expérience, lisent très peu, voire pas du tout, les annotations en marge.

J'ai longtemps pensé aussi, et ne le pense plus, que sans note chiffrée, l'élève lirait davantage son appréciation et ses annotations. Pas forcément! Souvent, très souvent, l'élève se satisfait de son code couleur et ne lit pas les appréciations que vous avez patiemment et consciencieusement rédigées.

Alors il existe alors une méthode très simple: rendre les copies SANS code couleur, avec uniquement les appréciations (brêves et précises pour des 6e), PUIS révéler le code couleur à la classe en projetant ces résultats au tableau et en vérifiant - c'est très rapide - que les les élèves, toujours malicieux, n'ont pas transformé un "rouge" en "vert" vif sur leur copie!

On peut même demander aux élèves de s'auto-évaluer en fonction des appréciations et annotations. Un exercice ponctuel mais constructif sur la durée. Bien évidemment, c'est l'évaluation du professeur qui "fait loi".

 

Il pourrait m'être dit, à juste titre, que cette "méthode" est possible avec des évaluations traditionnellement chiffrée. Certes mais l'évaluation chiffrée, quelle que soit la méthode de rendu des devoirs, reste une addition de points. Je devrais d'ailleurs dire une soustraction puisque la note est le résultat d'erreurs sanctionnées par des points soustraits à un total de 20. L'EPC est une valorisation des acquis, un surlignage des réussites et, bien entendu, la mise en lumière pour l'élève du POURQUOI de ces échecs et du COMMENT ne pas les répéter;

- il convient aussi de très bien choisir les logiciels permettant l'enregistrement des évaluations. Je n'ai pas ici à en conseiller car chaque établissement à ses habitudes. Il devra être le plus simple possible et disposer d'outils permettant d'illustrer UTILEMENT les conseils de classes;

- ces conseils de classe DOIVENT (c'est mon avis) être dirigés par le Professeur Principal (en présence du Chef d'établissement ou pas) et par lui ou elle seul-e. Pourquoi cette insistance?

L'EPC est un travail d'EQUIPE. D'équipe PEDAGOGIQUE! Sans diminuer le rôle du chef d'établissement, il est impératif que ces moments de rencontre, de dialogues, de CONSEILS aux élèves et aux parents, restent la "propriété" des professeurs. Il est également capital à mes yeux que la CPE assiste aux conseils de classes. Son éclairage est souvent un "plus" indéniable.

Enfin - mais c'est une fin provisoire - je peux affirmer ici que les élèves évalués par compétences en 6e l'an dernier, cette année en 5e et évalués de manière traditionnelle, n'ont connu aucun problème d'adaptation. L'EPC n'est pas un frein, un épouvantail ni la fin de la civilisation. (Je l'ai lu!).

J'espère avoir été utile en donnant mon éclairage. Il est certes engagé et convaincu. Je n'ai pas la prétention de l'imposer à qui que ce soit. Chacun choisira ce qui lui semble être le meilleur pour ses élèves.

Bonnes vacances à toutes et à tous. Elles approchent et seront évaluées par les couleurs du soleil ou la noirceur des nuages d'orage...

30 avril 1016

Ma seconde année avec les 6e évalués par compétences...

Depuis deux ans, les 6e de "mon" collège sont évalués sans notes chiffrées. Cette "méthode" qui n'a rien de révolutionnaire sinon en France toujours en retard d'une révolution pédagogique permet, les collègue et moi-même nous en faisions la remarque récemment, d' "ouvrir des portes"... Des portes fermées à triple-tour dans les autres classes, celles de 5e, 4e et 3e toujours évaluées de manière traditionnelle, avec chiffres et moyennes donc.

Depuis la rentrée 2014, il est incontestable et incontesté que l'évaluation pratiquée en 6e a transformé bien des choses:

- Nous avons vu des enfants stressés, bloqués, pour certains angoissés et paniqués, par les notes chiffrées se libérer, s'épanouir, devenir actifs et sans craintes devant tel ou tel exercice, devant tel ou tel devoir, devant telle ou telle interrogation orale.

- Nous avons constaté que les élèves brillants ne perdaient rien, bien au contraire, de leur potentiel. Ils développaient même des capacités "créatrices" nouvelles, jadis quelque peu bridées par la seule volonté d'obtenir de "bonnes notes", ce qui pour ceux-là étaient une habitude. Une excellence absolument pas perdue.

- Nous avons apprécié, ô combien, de voir les élèves "moyens" et "en difficultés" progresser à grands pas. Ceux-là, qui avec des notes chiffrées et surtout absurdement moyennées (Les moyennes sont l'un des plus grands scandales porté par l’École), ont découvert qu'une erreur n'était plus sanctionnée par un éternel et unique retrait de point(s). L'erreur devenait l'occasion de réfléchir aux pistes à emprunter pour en comprendre l'origine, pour découvrir les moyens de ne plus la reproduire. La couleur rouge n'était plus une sanction mais l'indication d'une réflexion erronée, d'une recherche trop rapide, d'un cheminement à revoir.

- Nous avons aimé entendre nos élèves poser bien plus de questions, après le rendu d'un devoir, portant sur le sujet, sur le fond, sur le thème des exercices et non plus sur la seule note: "M'sieur, pourquoi vous m'avez enlevé un point à la question 4?" ou bien "M'dame, vous vous êtres trompée! J'ai recompté! Il me manque 2 points!". Tout cela a disparu.

- Nous avons renouvelé nos méthodes, nos approches et ce fut, pour nous les enseignants, une remise en question parfois difficile. Se séparer d'habitudes anciennes, ancrées et somme toute, "confortables", véritable addiction parfois, est un travail sur soi, exigeant mais tellement passionnant et enthousiasmant quand on en constate les résultats positifs pour les ELEVES.

- Nous avons enfin (mais il y aurait tant à dire) pratiqué autrement les "cérémonies" ennuyeuses des conseils de classes. Rendant ceux-ci ENFIN constructifs :

* des appréciations insistant sur les points forts et points faibles accompagnées de conseils individualisés;

* des réflexions et des discussions, des échanges, des débats pendant ces conseils au cours desquels toutes les disciplines sont traitées à égalité d'importance;

* des conseils de classes transformés en REquestionnement permanent, avec les REPONSES bien entendu...

L'année bientôt se termine. Nous continuerons l'an prochain. J'espère même convaincre ma hiérarchie et mes collègues d'élargir ce qui n'est plus une expérience aux 5e... Pourquoi pas?

5 avril 2016

Une brillante élève devenue bergère... et heureuse!...

Ici, en Béarn, mes amis sont sans doute mes "vrais" amis. Même si j'en ai auss,i bien entendu, en Normandie. Mais, ici, ils sont authentiques. Ils ne sont pas professeurs déjà, et cela permet de respirer, de rencontrer des femmes, des hommes, des jeunes ou moins jeunes ancrés dans d'autres réalités que la mienne au quotidien. De rencontrer d'autres "possibles" aussi. D'autres rêves...

Je pense, par exemple, à cette bergère (Attention! C'est un vrai métier, difficile, surtout en milieu pastoral montagnard)... Elle a 27 ans. Fille de hauts magistrats parisiens elle a quitté son cocon et la voie qu'on lui avait tracée pour choisir celle qu'elle avait choisie. Elle élève des brebis, des chèvres et fait du fromage. Excellent ! Elle parle beaucoup! Contrairement à la légende du berger "taiseux" et renfrogn ! Elle lit beaucoup aussi. Jean Genet, Fred Vargas, Annie Ernaux, Hemingway dont elle peut citer des passages par coeur. Elle aime Nirvana et Bach, Beaupain et Jordi Savall... Il faut la voir diriger son chien pour ramener l'animal égaré, l'écouter raconter la montagne, la dire, l'incarner. Les Pyrénées béarnaises prennent alors un sens qu'aucun ne pouvait deviner avant. Et puis, quand le temps vient pour moi de la laisser, elle m'offre un fromage. Toujours! Il est hors de question de refuser.

Parfois elle évoque son passé, ses professeurs. Elève brillante, elle était "destinée" à devenir haut magistrat comme maman et papa. Comme ses deux frères. Lorsqu'elle a annoncé, deux mois avant son Bac, qu'elle choisissait un chemin plus escarpé, moins droit, moins "évident" - mais évident pour qui? - ses parents et les enseignants de l'équipe pédagogique tombèrent de leur chaise.

"Bergère? Mais enfin tu es folle !Tu veux nous faire honte?..."Bergère? Mais enfin Mademoiselle M. vous n'y pensez pas. Vous êtes promise à une carrière brillante. C'est une lubie, une folie ! N'y pensez même pas et reprenez le cours de vos études ! Le Bac, les classes prépa vous tendent les bras"...

Mais elle n'a écouté qu'elle. Aujourd'hui, elle ne regrette rien ! Même lorsque les fins de mois sont difficiles, même quand le temps est exécrable, même quand il faut veiller la nuit une bête malade ou qui met bas... Elle a CHOISI son orientation. Elle ne l'a pas SUBIE comme tant d'autres de ses camarades.

Ses parents l'ont comprise après bien des angoisses légitimes. Ses frères aussi. Parmi ses professeurs, un seul est venu lui rendre visite. Les autres l'ont oubliée. Elle ne leur en veut pas. Elle les comprend même car, dit-elle, "ils sont enfermés quand moi je suis libre. On ne peut pas se rencontrer. Ce serait plutôt à moi d'aller les voir, au "parloir". Et elle éclate de rire!

Un jour, je vous parlerai de mon copain maçon... Lui était très mauvais élève. Il n'était pas fait pour les études et les études n'étaient pas faites pour lui. Alors ils ont "divorcé"... C'est une autre histoire...

13 mars 2016

Ma seconde année avec mes élèves de sixième évalués par compétences (4)

Les conseils de classe sont ce qu'ils sont. Souvent très ennuyeux, inutiles dans leur forme actuelle puisqu'ils ne servent qu'à valider des documents écrits que nous lisons, ou commentons à peine, pendant 60 à 90 minutes. Je laisse le soin aux "matheux" de calculer le temps passé par élève dans une classe de 28 pré-ados... Nous écoutons ensuite les représentants de parents, puis les élèves. Et, regardant nos montres, nous quittons relativement rapidement les lieux. Je caricature à peine...

Et puis se produit parfois le "miracle"...

Le conseil de classes des 6e... Ces "6e" évaluées, depuis la rentrée 2014, par compétences, sans notes chiffrées ni moyennes, qui évitent de réduire les élèves à des "Peut mieux faire" ou à des "Il faut travailler davantage" ! Vous croyez que ce type d'appréciations n'existait plus  ? Lisant celles de mes ex-collégiens aujourd'hui en seconde, j'ai pourtant eu la surprise désagréable de les retrouver et en très grand nombre.

Passons... (Les bulletins dans de nombreux collèges - c'est le cas depuis peu dans "mon" établissement - sont coupés en deux parties (pour chaque élève): l'une réservée aux appréciations, l'autre consacrée aux conseils pédagogiques)

Un conseil de classe de 6e "par compétences" (Je l'appellerai ainsi par commodités, mais je sais que certains collègues choisissent d'autres dénominations) il y a deux ans, lors des débuts, ne tombait pas sous le sens. Des collègues, des élèves, des parents s'interrogeaient. Très légitimement. Tous avaient peur de ce changement d'habitudes. Les enseignants devaient interroger leurs pratiques; les élèves auxquels on avait dit: "Tu vas avoir des notes et des moyennes au collège!" étaient désorientés; les parents, eux-mêmes formés par les notes chiffrées lorsqu'ils étaient au collège, se demandaient comment ils allaient pouvoir suivre les progrès de leurs enfants sans cette "mesure" par les chiffres, ces chiffres qui ne mentent pas... Enfin, jusqu'à un certain point. Car on peut TOUT leur faire dire!

Deux années ont passé depuis les premiers conseils de classes sans chiffres ni moyennes. Et force est de constater que les interrogations, révélatrices d'inquiétudes, ont totalement disparu. Pas plus tard qu'il y a deux jours, aucun des intervenants présents n'a soulevé, comme c'était encore parfois le cas l'an dernier, de questions liées à ce qui n'est déjà plus une nouveauté. Enseignants, élèves et parents ont apprivoisé cette méthode. Ces conseils sont évidemment et obligatoirement différents des autres, ceux traditionnellement "chiffrés". Chaque élève n'est plus "mesuré", traduit en moyenne, comparé à tel ou tel par uniquement des notes. L'élève n'est plus un "8/20" ou un "16/20" perdu au milieu d'un océan d'autres moyennes.

Il est un enfant... qui sait... qui maîtrise... qui apprend... dont l'équipe éducative a cerné les problèmes et les évoque précisément en conseil... auquel l'équipe éducative fournit des conseils pour progresser.

Les savoirs fondamentaux ne sont en aucun cas oubliés, bien au contraire. Il en est toujours question dans toutes les appréciations. L'aspect disciplinaire n'a pas - quoique cela avait été dit et l'est encore par les opposants à ce type d'évaluation - disparu, noyé dans je-ne-sais quel méli-mélo de compétences. Les élèves et parents disposent d'un "profil" précis, argumenté, véritable guide contenant conseils et recommandations. Sévères remontrances aussi quand celles-ci sont nécessaires et justifiées.

Les craintes de voir les excellents élèves "baisser" ont elles aussi disparu. Tous ceux-là sont évidemment toujours excellents. Et c'est tant mieux! Mieux même, n'étant plus en concurrence les uns avec les autres, ils aident leurs camarades plus en difficultés. L'entr'aide entre pairs a pris son envol sans même que l'équipe enseignante la formalise vraiment. Cela s'est fait "naturellement". Une sorte d'évidence rendue possible par l'absence de "mesure", remplacée par la mise en majesté des savoirs, par le "plaisir d'apprendre" et de comprendre! Jamais - j'enseigne depuis plus de 30 ans en collège - je n'ai vu autant de curiosité, d'envie, de DESIR! Quant aux élèves "faibles" ou présentant des "dys", tous ont progressé. Sans exceptions. Et bien plus rapidement que tous ceux que j'ai connus auparavant.

Que de regrets j'ai pour eux d'avoir découvert tout cela si tard... Que de regrets j'ai pour moi - mais c'est moins grave - d'avoir emprunté si longtemps des chemins trop communs...

13 février
Mon enfance et l'école

Quand je pense à mon enfance, ce qui revient très vite et toujours, ce sont des moments accompagnés de visages, de bruits, de paysages, de parfums, de saveurs...

Je suis ému et sidéré à la fois. Etrange contradiction n'est-ce pas? L'émotion n'est-elle pas mouvements intérieurs et bouillonnements divers?... Pourtant elle m'arrête. Me paralyse, m'immobilise agréablement dans la surprise du souvenir...

Un mouvement m'arrête.

Des mes sept ans me reviennent les nuages de poussière nés devant moi à grands coups de pied, en allant ou en revenant de l'école. Le Maroc de ma jeunesse avait ceci d'extraordinaire, entre autres merveilles, qu'il aimait se couvrir, à intervalles réguliers, de fines couches de sable saharien apporté par les vents du sud. Ma mère avait beau me dire "Mais tiens-toi tranquille! Tu va te salir!", je continuais, têtu, à créer ces images empoussiérées dont j'étais seul à déchiffrer le sens...

De mes douze ans, je revois souvent les treilles en tonnelles des bougainvilliers en fleurs qui explosaient de couleurs dans la cour du collège. Sous le soleil de plomb dont j'avais depuis ma naissance apprivoisé les violences, je fermais les yeux, ébloui par les fleurs bien plus que par les rayons caressant les murs blancs de mes salles de classe...

De mes quinze ans, je retiens les saveurs et les parfums des épices de toutes sortes étalés devant moi dans les souks et les marchés de Casablanca. Avec elle ou avec une autre, en rentrant du lycée et avant d'aller plonger en riant dans les rouleaux de l'Atlantique, la tenant par la main, je m'enivrais au milieu des cris des marchands et des passants.

Et, couturière de mes souvenirs, il y avait l'écoie... Toujours!...

Elle nous rassemblait dans les plis de son "vêtement": marocains, français, espagnols, portugais... Musulmans, chrétiens, juifs, orthodoxes, athées... Elle était le phare incontournable et nécessaire. Nous la vivions au quotidien... Avec elle, les symboles faisaient sens. Non pas comme des "valeurs" immobiles, enfermées dans et par un discours, dans et par des programmes. Encore moins comme des mythes qui ne servent qu'à figer l'Histoire en statue de sel ! Non...

Liberté, Egalité et Fraternité étaient vécues, vivantes! Nos maîtres et nous tous leur donnions VIE! C'est cette vie qu'il faut rendre à nos symboles, par des projets, par des actions communes, par des voyages, par de srencontres avec le monde... Par un "baiser" réveillant la princesse endormie... La princesse républicaine...

Quant au drapeau, nous n'en avions qu'un... Celui du ciel toujours bleu... Du moins l'est-il dans mes souvenirs...

7 février... chronique de Christophe Chartreux sur son blog : Citoyenneté : il va falloir "cesser de rire, charmante Elvire, les loups sont entrés dans Paris"

31 janvier 2016

Ma seconde année avec les élèves de 6e évalués par compétences... (3)

Rappel : Pour la seconde année consécutive, les quatre classes de 6e de mon collège sont évaluées "par compétences", c'est à dire - pour faire court - sans aucune note chiffrée.

Les inquiétudes légitimes des parents ont disparu désormais. Si lors de nos débuts, les équipes pédagogiques ont été souvent questionnées à propos de la pertinence de cette "méthode" (pourtant largement appliquée en primaire. Mais l'image du collège, du "passage" dans un autre monde où "tout sera plus difficile, tu sais!", où tout sera noté, soupesé, comparé et trié, celle image a la peau dure), il n'en est plus de même un an et demi après. Plus aucun parent d'élève ne s'étonne ni ne s'inquiète de l'absence du fameux chiffre rouge, en haut à gauche des copies, suivi de la brève appréciation.

Mieux même - c'était il a deux jours - plusieurs de ces parents lors de la seconde réunion qui les accueille chaque année m'ont fait part, ainsi qu'à d'autres collègues, de leur satisfaction. Ajoutant souvent cette remarque : "Ca doit vous demander beaucoup plus de travail non?"

Oui... Mais tellement enthousiasmant! Tellement constructeur d'une relation "autre" entre le professeur et l'élève. Permettant un autre regard sur le travail demandé, sur le travail exigé, sur le travail partagé, sur le travail enfin mieux compris dans ses finalités. Permettant un questionnement sur nos pratiques pédagogiques: on n'enseigne pas de la même manière quand on évalue DES compétences et PAR compétences. J'ai la sensation d'avoir ENFIN répondu et de répondre chaque jour à la fameuse question qui immanquablement nous a été posée : "Mais à quoi ça sert de savoir ça, M'sieur?".

Plus à avoir de bonnes ou mauvaises notes en tout cas... Mais à comprendre le monde qui se révèle... A en appréhender les complexités tous les jours plus nombreuses... A ne plus craindre l'erreur systématiquement sanctionnée par des retraits de points. A ne pas se sentir, lors de chaque "rendu de copies", menacé d'être mis "aux marges du monde" par un zéro ou un quatre sur vingt éliminatoires...

Ces évaluations par compétences trouvent aujourd'hui leur place et leur pertinence dans un "cycle 3" CM1/CM2/6e ENFIN mis en place et incontournable. La rupture école/collège doit disparaitre. Il faudra désormais construire et consolider la continuité école/collège en coopération active avec nos collègues professeurs des écoles. Pour en finir avec une école qui préparait au collège, un CM2 qui devenait une "petite 6e". J'espère un jour qu'il en sera de même pour le collège, ce "petit lycée d'enseignement général", pour cette 3e "préparatoire à la seconde", d'enseignement général, toujours !

Il n'existe pas, à mes yeux, de plus belle récompense que le sourire d'un élève qui découvre, s'émerveille, s'interroge, réalise et se projette... Aucune médaille, aucune félicitation d'aucune sorte ne viendront remplacer ces instants privilégiés car chacun étant unique. Lorsque je retrouve "mes" 6e je SAIS que je ne travaille pas dans l'objectif d'un contrôle... Mais avec patience et exigence, car l'absence de notes ne les a pas éliminées, je construis un chemin.

Je souhaite qu'un jour tout cela aboutisse à l'apparition d'une autre Ecole. Un nombre certain de collègues, trop seuls sans doute, "qui vivent de plus en plus la "forme scolaire" comme une pesanteur insupportable" (1), ont franchi le pas et sont partis à la rencontre de Freinet, Cousinet, tant d'autres encore...

Ils ont rejoint Paul Valéry nous exhortant, dès 1935, à ne plus tout faire dépendre, tout jusqu'à l'avenir d'un enfant, d'un diplôme; à ne plus tout construire en déconstruisant les plus faibles, pour privilégier d'autres formes, d'autres manières, d'autres savoirs qui sait...

Ecoutons-le... "Le diplôme fondamental, chez nous, c’est le baccalauréat. Il a conduit à orienter les études sur un programme strictement défini et en considération d’épreuves qui, avant tout, représentent, pour les examinateurs, les professeurs et les patients, une perte totale, radicale et non compensée, de temps et de travail. Du jour où vous créez un diplôme, un contrôle bien défini, vous voyez aussitôt s’organiser en regard tout un dispositif non moins précis que votre programme, qui a pour but unique de conquérir ce diplôme par tous moyens. Le but de l’enseignement n’étant plus la formation de l’esprit, mais l’acquisition du diplôme, c’est le minimum exigible qui devient l’objet des études. Il ne s’agit plus d’apprendre le latin, ou le grec, ou la géométrie. Il s'agit d’emprunter, et non plus d’acquérir, d’emprunter ce qu’il faut pour passer le baccalauréat." (2)

Et souvenons-nous en...

 

(1) "Une leçon de l'école finlandaise", Philippe Meirieu

(2) Paul Valéry, Le bilan de l'intelligence (1935), in "Variété", Œuvres, t. 1, Gallimard, Pléiade, p. 1076.

25 janvier 2016

Les rudes réalités du combat pédagogique français

Alors que, trop lentement, commence à s'installer la nécessaire et urgente réforme du collège, alors que quelques-uns, contre toute raison, continuent de s'inquiéter pour toujours les mêmes disciplines, oubliant qu'il en est d'autres, elles aussi demandeuses d'attention (mais le disant peut-être moins fort), qui apprécieraient que l'on s’intéressât à elles, alors que les journées de formation sont utilisées comme terrains de combat par les "éternels opposants à tout", personne ne semble se rendre compte que tout cela n'augure rien de bon et prépare indirectement et, je veux le croire, involontairement, le terrain à l'éventuel retour de la droite...

Quand les "anti" (en général, l'attelage étant tellement disparate que je ne peux employer que ce préfixe) dénoncent "le bilan catastrophique de l’école française", ils oublient un peu trop aisément qu'il s'agit de LEUR BILAN ! Si l'école française n'évolue que très lentement, voire pas du tout (j'enseigne depuis plus de trente ans et je n'ai pas constaté de révolutions éducatives ni pédagogiques, sauf chez quelques-uns, militants pédagogiques, seuls dans leur coin, que l'ensemble de la communauté considère en "bêtes curieuses"), c'est bien parce que TOUTES les réformes se heurtent systématiquement à tel ou tel "front du refus". La dernière en date n'échappant pas à cette funeste règle non écrite mais ancrée dans les habitudes. Hélas !...

Seulement, voilà, nul ne peut se mettre complètement à dos ce "front du refus". Il n'est pourtanht pas si unitaire ni monochrome que cela. C'est ici tel responsable syndical qui dit tout le mal qu'il pense des agissements de son "collègue" mais se solidarise immédiatement avec le même si on l’attaque publiquement ! C'est là tel autre responsable qui, en privé, dit tout le bien qu'il pense de la réforme mais vous chuchote au creux de l'oreille que "tu comprends, la base ne suivrait pas. Alors...". Oui, alors voilà quoi...

« Qui peut faire entendre raison à celui qui n’a pas choisi la raison? » disait Platon au début de La République...

Un début de réponse pourrait être apporté par la proposition, puis sa réalisation, suivante: constituer une sorte de commission nationale de « sages » , commission indépendante, composée de personnalités comme Antoine Prost, Philippe Meirieu, Claude Lelièvre, mais aussi Régis Debray, Alain Finkielkraut, Natacha Polony, afin que TOUS les "amoureux" de l'enseignement ne se contentent pas, selon les réformes de droite ou de gauche, de louanger ou de démolir. TOUS formeraient un "bataillon/force de PROPOSITIONS" et les éternels opposés devraient alors se "mouiller" un peu pour enfin proposer...

Dans l'intérêt de l'ECOLE, des ELEVES et des PROFESSEURS. Il serait temps non  ?

6 janvier
Ma seconde année avec les 6e évalués par compétences... (suite)

Toutes les "nouveautés" - l'évaluation par compétences est très loin d'en être une - lorsqu'il s'agit d'éducation sont analysées, évaluées, jugées de manière objective et subjective.

J'accueillais ce matin une collègue remplaçante qui va donc, puisqu'elle est en charge du français dans une des cinq 6e évaluées par compétences, devoir s'habituer à cette méthode qu'elle n'a jamais pratiquée. Ses premiers mots furent les suivants : "Les élèves sont contre. Les parents aussi". Elle n'avait encore rencontré que les élèves.

Cette réflexion, très abrupte et définitive, qui tient compte de l'avis d'élèves de 6e quand on n'en tient si peu compte en d'autres occasions et sur d'autres sujets, illustre à quel point toutes les réformes, et celle de l'évaluation fait partie de celles qui sont à la fois urgentes et particulièrement piégeuses, sont acceptées ou pas en fonction du regard, du degré d'approbation, de la "croyance" en telle ou telle nouveauté.

L'évaluation par compétence est pratiquée par l'ensemble des professeurs de 6e dans toutes les disciplines depuis la rentrée 2014. Je parle ici évidemment de l'établissement qui est celui où j'enseigne. J'ai fait partie de celles et ceux qui ont encouragé ce changement d'habitude, rendu d'autant plus nécessaire que le niveau 6e est désormais intégré dans un seul et même cycle: le cycle 3 : CM1/CM2/6e, l'évaluation par compétences étant pratiquée en primaire depuis fort longtemps.

Dans les 6e placées sous ma responsabilité, les réticences au changement ont été très vite dissipées. Cette année plus rapidement encore que l'année dernière. Plus aucun élève, plus aucun parent n'expriment la moindre volonté de retour en arrière. L'évaluation par compétences n'est plus cette "usine à gaz", expression si souvent utilisée par celles et ceux qui faute d'arguments caricaturent et falsifient. Elle n'est pas non plus cette baguette magique que d'autres, par excès d'enthousiasme, par conviction pédagogique très (trop?) forte ont voulu croire capable de résoudre tous les problèmes liées aux apprentissages et à leurs évaluations. Parce que j'y crois, parce que j'ai pris et continue de prendre le temps d'expliquer la méthode, parce que j'écoute les inquiétudes légitimes des parents, ce qui semblait si incompréhensible à la rentrée est devenu un "confort" aussi bien pour les élèves que pour moi-même. Ce "confort" n'interdit absolument pas, bien au contraire, l'exigence nécessaire requise par le "métier d'élève". L'élitisme républicain repose sur l'exigence pour tous, on l'oublie trop souvent.

Dans quelques autres 6e, des collègues - et c'est leur droit le plus absolu - y croient moins. L'influence des enseignants est telle, surtout avec des élèves de cet âge, qu'évidemment l'auditoire a tendance à moins y croire aussi, qu'il soit composé d'enfants ou de parents.

Alors, une jeune remplaçante peut avoir ce mot : " Les élèves sont contre. Les parents aussi"... Mais ne sont-ce pas les enseignants D'ABORD qui acceptent ou pas telle ou telle "nouveauté", qui sont "contre" ou "pour"  ? Ne sont-ce pas les enseignants D'ABORD qui font d'une "nouveauté" une réussite ou un échec selon la réception puis la transmission qu'il en font  ? Ces questionnements provoqués par la réflexion de ma collègue - à laquelle je ne fais aucun reproche  ! - sont ceux provoqués par toutes les réformes, y compris celles en cours. Leur succès dépend souvent de la traduction qui en est faite, des caricatures dont elles sont l'objet, des dithyrambes excessifs qui leur assignent des responsabilités trop importantes.

L'évaluation par compétences - mais le propos peut être élargi à tous les changements d'habitudes - fait partie de ces réformes qui, comme la réforme du collège, entraînent des débats d'experts, des guerres pédagogiques, des chamailleries "twittesques" et "facebookiennes" absolument passionnantes parfois, très ennuyeuses et inutiles souvent.

Mais qui, in fine, ne font que les mêmes malheureux:

- les élèves très éloignés idéologiquement de ces champs de bataille mais qui y "vivent" au quotidien, victimes collatérales de disputes picrocholines.

- les enseignants, qu'ils soient favorables ou opposés à tel ou tel texte officiel, décision ministérielle pourtant toujours très longuement discutée et débattue, mais eux aussi victimes des enkystements si préjudiciables à un univers, l'éducation, qui devrait être celui dee enthousiasmes quand il n'est, depuis trop longtemps et encore plus ces derniers mois, que celui des immobilismes injustifiables.

L'épisode 1 est ICI (sur mon blog) et dans ma chronique, sur ce site ci-dessous

29 novembre

Nous ne pouvons plus vivre comme avant !

Partout, après les tragédies de janvier puis de novembre, nous avons dit, nous avons crié : "Nous n'avons pas peur. Nous devons vivre comme avant!". Justement pas! Nous ne pouvons plus "vivre comme avant". Nous ne devons plus vivre comme avant!

Les tragédies de cette année nous ordonnent de mettre en oeuvre les processus de changement, de transformations, de métamorphoses permettant de revivifier une société - au sens très large - dont le corps est TRES malade.

Ayant vécu en banlieue, dans les années 1975-1980, vivant encore aujourd'hui accolé à une banlieue, ce "faux bourg" pas tout à fait au ban de la société (justement) mais pas si loin, ayant eu la chance inouïe, de ma naissance à l'âge de 16 ans, de vivre en Afrique du nord où le multiculturalisme est une expérience quotidienne et pas uniquement l'illustration permanente d'un propos politicien, je peux témoigner que cet entourage social fut ma plus belle "école". Il m'a construit parce qu'il était vivant et vécu, par des familles de toutes conditions, de toutes religions, sans religion aussi.

En 2015, la jeunesse que je côtoie, et qui vit à son tour la banlieue, ne se construit plus, malgré des réussites incontestables, hélas peu mises en lumière. Comme si ces quartiers n'existaient et n'étaient condamnés à exister que par l'échec, la violence, les provocations, le délitement socio-scolaire, l'injure à l'encontre des filles et l'inégalité vécue comme la norme contre laquelle aucune action ne pourra rien. Le fatalisme domine chez bien des familles modestes, qu'elles soient françaises ou "d'origines diverses" (A ce sujet, qu'on en finisse avec ces distinctions!). Combien de fois ai-je entedu et entends-je encore, de plus en plus fréquemment:

"Monsieur, franchement cette orientation que vous proposez à ma fille (mon fils), elle n'est pas faite pour elle (lui)." Tout cela parce que ces familles ont intégré le fait que d'autres, peu à peu, par mépris, par oubli ou délibérément par choix philosophique et politique, leur ont imposé et qui se résume par: "Restez à votre place!". Ils sont pourtant toutes et tous des "enfants de la République" et même ces "enfants de la Patrie" qu'ils chantaient lors des rencontres de l'équipe de France de football, puis qu'ils se sont mis à moins chanter. Puis à taire jusqu'à dire pour quelques-uns: "Je ne suis pas Charlie". On leur a dit à l'école primaire, au collège, au lycée pour ceux qui sont allés jusque là, que la devise de la France était aussi pour eux. Liberté - Egalité - Fraternité... Au fil des années, on en a vu de plus en plus hausser les épaules. Ou plus exactement, on ne les a pas vus. Pire : on a refusé de les voir, de les entendre.

Tous ces "enfants de la République" ont alors commencé à écouter d'autres voix, d'autres mots. Les communautarismes ont remplacé doucement, subrepticement le "vivre ensemble". Toutes les minorités sont devenues des cibles. Quant à la laïcité, elle ne parvenait plus à endiguer la vague qui, inexorablement, allait la submerger. Cette réalité est née il y a des années. Ceux qui ont averti n'ont pas été entendus par les autres préférant l'entre-soi des "ghettos": chacun chez soi et tout ira bien. Erreur funeste que le Front National a su exploiter en inventant la "laïcité d'exclusion" sans la nommer ainsi bien sûr. Mais écoutez Marine Le Pen et ses complices évoquer très souvent la laïcité. Elle est TOUJOURS une laïcité d'exclusion et d'accusation pointant un seul et même "coupable": le français musulman et le français qui ne serait pas "de souche"!

Les banlieues sont devenues des communautés de vie au coeur desquelles, nantis ou malheureux, on ne se reconnait qu'à condition d'être identiques, de penser la même chose, de lire les mêmes livres, de parler la même langue, de porter les mêmes vêtements, de prier le même Dieu (l'absurdité étant dans ce cas qu'il s'agit bien du même), de fréquenter les mêmes écoles. Où les enfants imperturbablement reproduisent les mêmes schémas malgré les efforts extarordinaires des enseignants, transmetteurs des valeurs de la République.

Oui mais voilà: ces valeurs ne sont plus DU TOUT "distribuées" de la même manière pour tous. L'inégalité règne partout. Et en particulier à l'école qui, si elle ne fabrique pas les inégalités, les reproduit par la force d'une fatalité, on y revient, écrasante contre laquelle rien ne serait possible. Fatalité renforcée, surlignée par les stéréotypes du "d'jeun" constamment offerts au grand public qui, à force de matraquage, ne se représente le "jeune de banlieue" qu'en arabe musulman, capuche sur la tête, écouteurs sur les oreilles, analphabète, dealer, voleur, "glandeur" au bas de sa tour et dans les cages d'escaliers, violent avec les femmes, barbu intégriste potentiel et évidemment incapable de créer quoi que ce soit d'intelligent. Tout une communauté qui ne parle plus aux autres, à laquelle on ne parle plus mais dont on parle beaucoup et toujours en mal.

Si la Ville - au sens de l'institution- ni les banlieues n'acceptent de se mettre en question, alors nous continuerons de parler DE la Ville, DE la banlieue quand il conviendrait de parler A la ville, A la banlieue et bien évidemment aux incarnations de ces entités: les habitants, les citoyens. Ceux auxquels on rend visite quinze jours avant des élections. Puis qu'on oublie... Tous les citoyens, riches ou pauvres, devront faire leur mea culpa car si les autorités publiques sont critiquables, les citoyens le sont aussi. Etre "en galère" ne justifie aucune violence. Etre "nanti" n'autorise pas le permanent évitement du "vivre et faire ensemble".

Contre cette criminelle pensée unique, il est urgent de ne pas se contenter de rappeler, à l'école et ailleurs, les valeurs de la République. La pire expérience vécue par les enseignants, c'est celle-ci: à l'issue d'une leçon d'Education Civique où nous avons rappelé ces fameuses et incontournables valeurs, s'entendre dire après une heure de bons et loyaux services auprès d'élèves attentifs (si si!): "M'sieur, l'égalité et la fraternité, mon grand-père, mon père et moi maintenant, on l'apprend. Et après on rentre chez nous, dans la cité. Vous voyez ce que je veux dire M'sieur? Je dis pas ça pour vous! Vraiment! Venez la voir l'égalité M'sieur! C'est l'égalité par le bas. Pour tous! Si c'est ça l'égalité, on va où là? Franchement faut arrêter le délire!"

Oui, il faut arrêter le délire... Sans en rabattre JAMAIS sur ces valeurs! Mais en allant vers les cités, dans les cités, avec les cités, les associations, les artistes, les chefs d'entreprises. Toutes les forces vives d'un pays qui n'en manque pas. Elles sont même souvent à l'intérieur des cités.

Alors oui il convient de "reconstruire une grande partie de la République. L’école, patiemment, les quartiers, patiemment". (M Valls) Alors oui il convient d'engager des actions pour une mixité socio-scolaire nécessaire. (Najat Vallaud-Belkacem)

Tout cela et bien d'autres choses DOIVENT se faire pour que la République donne naissance à des enfants qui apprendront à vivre ensemble bien plus longtemps que le temps d'une leçon d'éducation civique, aussi nécessaire soit-elle !

21 novembre

Bientôt les conseils de classes...

Avec les 5e, 4e et 3e, ils se dérouleront de manière traditionnelle et, disons-le, très ennuyeuse. Des alignements de chiffres sous les yeux, des moyennes et des moyennes de moyennes qui à force d'additions et divisions finissent par se ressembler toutes.

Nous passerons des temps infinis à réfléchir pour savoir si Cécile mérite les encouragements ou les félicitations sachant que Malia ou Mathias ont sensiblement la même moyenne générale (les moyennes par discipline étant oubliées très vite dans ces cas-là) que Cécile qui, malgré tout, a fourni des efforts (lesquels? On s'en fiche) que nous lui demandions (Ah bon? On ne s'est jamais réuni une seule fois mais "on" a donc du lui demander...). Et après quinze bonnes minutes d'intenses réflexions qui n'occupent qu'un tiers de l'équipe pédagogique de la classe, les autres ayant décroché depuis longtemps (On peut les comprendre), "nous" décidons ENFIN d'accorder les encouragements à Cécile qui devra néanmoins s'accrocher (aux branches?) pour obtenir les félicitations au second trimestre car l'ensemble (de quoi?) reste fragile... Allez ! Il ne reste "que" vingt-trois élèves... Courage...

Et puis il y aura les conseils de classes des 6e "sans notes" chiffrées, évaluées par compétences.

Nous entamons, nous les enseignants des cinq 6e du collège, la seconde année à travailler ainsi. Nous continuons notre apprentissage. Il n'est pas facile, quand on a quinze, vingt, trente-cinq ans de métier et d'habitudes de se glisser dans un "autrement" avec facilité.

Pourtant, et même si les conseils de classes des 6e peuvent encore être améliorés pour être plus utiles aux enseignants ET AUX ELEVES, quel bonheur de participer à ces réunions-là.

L'absence de notes et de moyennes nous oblige, obligation agréable, à parler, non pas seulement de "niveau" à atteindre, non pas seulement de moyennes comparées à telle autre, non pas seulement d' "efforts à fournir" sans jamais dire lesquels ni COMMENT les fournir, mais de ce qu'a fait l'élève, des acquis et lacunes de cet élève, des moyens à mettre en place pour palier telle difficulté, des efforts précis à fournir pour renforcer tel acquis. Nous parlons de l' ELEVE et lui indiquons le plus précisément possible ce qu'il sait faire, ce qu'il a à faire, pourquoi le faire et comment le faire.

Chaque enfant n'est donc plus une ligne de chiffres sur un document. Le conseil de classe trouve son utilité pédagogique. Il n'est plus seulement une obligation administrative de service mais devient un temps d'apprentissage lui-aussi mis au service des classes. Il devient un "moment d'enseignement" où les enseignants échangent des méthodes, des savoir-faire, où ils parlent A l'élève (même s'il est physiquement absent) et non plus DE l'élève.

Cette année encore, comme l'année dernière et avec trente-cinq années de métier (ce qui ne me donne aucun droit mais le devoir de dire ce que je ressens), je constate chez ces enfants de 6e l'acquisition bien plus rapide que mes 6e d' "antan" d'une confiance et d'une petite "maturité" naissante qui les rendent heureux de partager le "plaisir d'apprendre"...

A suivre...

PS: les prénoms sont imaginaires

10 novembre

L'Ecole, cette pyramide...

La "polémique du clip" qui a animé les réseaux sociaux, et les médias en général est, comme toutes les polémiques, qui n'ont d'utilité qu'à condition de les dépasser pour les utiliser à fin de réflexion, la parfaite illustration de ce que sont les enseignants au plus profond de leur être : des "apeurés"... Il ne s'agit pas d'accuser. Lorsque je parle de "professeurs apeurés", j'en fais partie puisque nous le sommes toutes et tous.

Il aura donc suffi d'une image de sept secondes (c'est la durée d'apparition de la "maîtresse" dans le clip contre le harcèlement) pour qu'immédiatement une partie des professeurs craigne pour leur image et que l'autre craigne de voir ce petit film manquer sa cible.

Les enseignants de ce pays ont, semble-t-il, INTEGRE la peur - j'ai cherché d'autres termes... celui-là me semble suffisamment générique pour être "vrai" - comme une composante incontournable. Il en existe, dans l'actualité proche ou permanente, d'autres exemples : peur de la refondation, peur du changement, peur des hiérarchies diverses et variées, peur des parents, peur des élèves (cela arrive), peur du déclassement... etc.

Ces "apeurés", dont je fais partie n'étant ni plus ni moins différents que tous les collègues, sinon par les différences des convictions mais à égalité quant aux doutes permanents, se comportent ainsi face à des faits (la refondation du collège ) ou face à des humains (nos hiérarchies) qui ont un point commun : l'inconnu.

Nous avons peur de l'inconnu : l'inconnu qu'engendre TOUT changement ; l'inconnu qui se cache derrière la porte fermée (parfois ouverte) du bureau de nos Principaux de collèges et Proviseurs de lycées ; l'inconnu encore plus mystérieux parce que "puissant" et éloigné représenté par nos différents corps d'inspection. Il existe évidemment bien d'autres peurs. Mais ne chargeons pas la barque. Je ne perds pas de vue qu'il existe aussi et heureusement bien des bonheurs! Là n'est pas mon propos.

Le "professeur apeuré" se comporte donc comme cet homme préhistorique dans un environnement hostile, ou qu'il considère comme hostile parce qu'il ne le connait pas. Il se réfugie pour la nuit dans une petite grotte dont les pierres se détachent sous la violence des eaux et du tonnerre, sous les attaques du temps. Il risque sa vie mais, apeuré par l'inconnu et les ténèbres qui l'attendent au dehors, il choisit de rester dans cet abri qui pourtant s'écroule sur lui. Et l'écrase.

Et le tue.

Prenons garde ! Ne suivons pas le chemin de notre ami préhistorique. La peur n'a jamais évité le moindre danger. Néanmoins, il serait grand temps - c'est une urgence - au moment où l'on évoque enfin la "bienveillance scolaire", de partager et de faire partager cette bienveillance entre tous les acteurs de l'école. Cela permettrait d'en finir avec l' "inconnu", avec les questions schizophrènes qui nous paralysent, avec les incompréhensions qui n'apportent que polémiques inutiles, avec cette Ecole toujours comparée à une pyramide.

L'Ecole s'effondre - je grossis à peine le traît - sur nos têtes et sur celles de nos élèves (nous avons TOUTES ET TOUS prévenu depuis longtemps : notre Ecole ne peut plus poursuivre sur le chemin qui est le sien). Gardons-nous de rester dans l'abri précaire des habitudes sous prétexte que le "connu" vaudra toujours mieux que l'inconnu. Nous pourrions tous, professeurs et élèves, être ensevelis sous les décombres... Et n'en jamais sortir...

L'Ecole sera définitivement notre pyramide... Notre tombeau...

 

11 octobre 2015

C'est reparti !

C'est reparti pour une seconde année d'évaluation des compétences sans notes chiffrées avec les 6e de notre collège normand. (Toutes disciplines et pour les 5 classes, une nouvelle 6e ayant été ouverte).

C'est l'an dernier, que cette "aventure" avait commencé. Vous pourrez la retrouver ic i:

Mon année avec l'évaluation par compétences

 

Après un mois et demi de pratique, j'ai pu constater quelques différences avec mes débuts en septembre 2014. Bien évidemment, l'année entière passée sans notes chiffrées nous a appris beaucoup. Nos erreurs, nos préoccupations, voire nos angoisses devant l' "inconnu", n'existent plus. L'expérience nous permet d'entrer beaucoup plus facilement dans la pratique.

Les relations avec les parents, tous reçus en début d'année, afin d'expliquer notre démarche, de lever toutes les ambigüités, d'éclairer les incompréhensions, n'ont pas connu les petites difficultés de l'année dernière lorsque certains, très légitimement, s'inquiétaient, parfois entraient en opposition, avec une démarche pédagogique dont ils ne parvenaient pas à comprendre l'intérêt et que nous avions peine à expliquer, faute souvent d'argumentaire convaincant, faute surtout de retours d'expérience. Il y a quelques semaines, à de très rares inquiétudes près, inquiétudes vite dissipées, les parents ont exprimé de la curiosité, de l'intérêt et pour beaucoup un vrai soutien. Me revient en mémoire cette question de la part d'un papa, question impossible il y a un an: "Mais pourquoi l'expérience ne se poursuit pas en 5e ? C'est dommage"... Il est des questions plus révélatrices que bien des réponses...

Il fut également intéressant de dire aux parents que cette méthode d'évaluation, pas nouvelle du tout puisque pratiquée en école primaire par plus de 80% des professeurs, ne s'inscrivaient pas en opposition aux notes. Il ne s'agit en aucun cas d'un acte militant revendicatif. Ou alors pas seulement. Entre l'intérêt des notes chiffrées et l'intérêt des évaluations sans notes, nous avons fait un choix. Un choix entre deux intérêts...

Quant aux élèves, quelques-uns ont posé quelques questions. Mais absolument pas dans la proportion observée l'an dernier. Tous, depuis un mois et demi, éprouvent un vrai bonheur, visible, à recevoir leur résultats d'évaluation. Je m'oblige - obligation agréable - à toujours les commenter par écrit bien entendu car les appréciations/conseils ont, avec les évaluations sans notes chiffrées, beaucoup plus d'importance qu'avec le 05/20 ou le 19/20 en rouge en haut de la copie, notes qui souvent "interdit" la lecture de l'appréciaition. Et à les commenter oralement avec chacun d'entre eux, de manière toujours bienveillante, sans aucun laxisme ni manque de précision.

Puis vient le temps de la correction, collective, souvent différente par la méthode mais respectant toujours ces rituels auxquels des élèves de cet âge sont attachés:

  • ne jamais oublier de corriger une question ou un exercice sous prétexte qu'ils seraient "trop faciles". Il n'y a pas d'exercices "faciles";
  • toujours associer les élèves à la correction, surtout celles et ceux ayant échoué. Ces derniers saisissant alors toute l'importance de la correction, son utilité, la réappropriation d'une connaissance, d'une compétence au service de celle-ci;
  • toujours expliciter, par écrit et oralement, les motivations de telle "couleur" d'acquisition, notamment pour les "couleurs intermédiaires", le fameux "En cours d'acquisition notamment", barbare au début et très facilement compris par la suite.
  • ne pas hésiter, cela tombe sous le sens, à ne pas "enfermer" un cours, une séance, dans l'évaluation. J'entends souvent, de la part de certains collègues:

"On évalue les élèves en permanence par ce moyen des compétences!" Justement pas.

Le "temps des découvertes aventureuses" que représentent telle et telle séance n'est plus scandé par le "contrôle" de fin de séquence, par la terrorisante (pour certains) épreuve finale de fin de trimestre (ça existe encore!). Ces contrôles revêtaient une importance plus grande que les apprentissages. Absurde! Par le choix de ne plus donner de notes chiffrées, nous RE-donnons à la découverte des savoirs et aux apprentissages, TOUS étant fondamentaux car il n'en est aucun qui soit plus fondamentaux que d'autres, l'importance qu'ils avaient perdue, la place qui est la leur : la première, la primordiale, celle qui provoque les sourires du bonheur de TROUVER, de COMPRENDRE!

Nous nous retrouverons fin octobre/début novembre pour partager la suite de ces voyages au pays des savoirs et des savoir-faire...

Christophe Chartreux

 

PS: après un mois et demi de retrouvailles avec les notes chiffrées en 5e, nos 6e de l'an dernier vont très bien. Aucun n'a été traumatisé, ni retardé dans ses apprentissages, par les évaluations sans notes.

Mais tous les regrettent...

2 juillet 2015

Twitter, les "débats", les "talk show" ou l'agonie démocratique...

Une place de choix est désormais réservée aux réseaux dits "sociaux". La parole y est ouverte et libre. Immense "talk show" sans le son, quasiment sans contrôle. Il suffit pour s'en convaincre de lire les horreurs antisémites, racistes, homophobes sur Twitter et Facebook. Des pépites aussi parfois, des erreurs souvent, des naïvetés et des mots d'amour, des polémiques à jets continus. Bref, la vie en 140 signes. Un ersatz de vie...

La parole ouverte et libre disais-je... Mais une parole utilisant un vecteur dont la particularité est de la faire sonner en échos multiples et successifs. Formidable roulement permanent, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, déferlantes ininterrompues de messages cognant aux falaises de nos vies anonymes. Ou pas. Des vies exposées ou dissimulées mais des vies qui peu à peu, sans s'apercevoir ou, bien pire, s'apercevant, que le lien social REEL n'existe plus, se réfugient dans un cadre rassurant: celui de la parole investie d'une fonction sociale et socialisante. Rassurant mais illusoire, éphémère, impersonnel, parfois menaçant et dictatorial.

La parole ouverte et libre... Des débats à n'en plus finir, à n'en plus manger ni dormir. A n'en plus exister sinon pour ces quelques pseudos et avatars. A n'en plus se rendre compte qu'on échange davantage avec de parfaits inconnus et beaucoup moins avec celles et ceux qui partagent votre lieu de VIE! A ce sujet je ne peux que recommander la lecture du merveilleux livre/témoignage de Guy Birenbaum: Vous m’avez manqué, Editions des Arènes. Il dit tout. Et il le dit bien.

Mais revenons aux "débats". L'éducation est un thème inépuisable donnant l'occasion quasi quotidienne de s'étriper entre collègues. Mais des débats qui n'apportent souvent rien d'autre que le fait d'exister. Entedez-moi bien! Que le fait de faire exister des "spectacles", de faire "entendre" des éclats de voix, de faire voler parfois les noms d'oiseaux, d'utiliser, en en unsant et en abusant, raillerie récurrente en lieux et place de l'argument. Et lentement, imperceptiblement, ou soudainement et violemment, le "débat" perd ce qui devrait faire sa force, perd sa "trinité": l'information; la délibération; l'éducation. Il n'existe plus que par lui-même. Il devient monstrueux, difforme. Un Quasimodo qui aurait perdu toute humanité pour se muer en gargouille sur une des tours de Notre-Dame...

La parole ouverte et libre... Plus exactement, je le disais pour commencer, des "talk show" silencieux, chacun rivé devant un écran et un clavier. Toutes les opinions affluent, chacun certain d'avoir raison, certain aussi que l'autre a tort s'il n'est pas de votre avis. Je suis le premier à être coupable souvent de ce travers. Alors le "débat" tourne court et devient hurlement, engueulade, insulte. Mais surtout, INUTILE! La pârole ouverte et libre devient un bruit inaudible - le comble! - et, pour reprendre Jean-Claude Guillebaud (Ecoutez bien!):

" Cette gueulante individuelle, omniprésente, fiévreuse, qui peut choquer sur le moment mais qui, en réalité, ne mage pas de pain et ne dérange aucun intérêt: existe-t-il meilleur symptôme de la déréliction politique?"

Et Guillebaud ajoute:

" A la limite, la démocratie du talk show, c'est un autre nom donné à l'agonie démocratique". (In supplément Télé de l'Obs en date du 27 juin)

A méditer.

14 juin 2015

Mon année "sans notes"...

Mon année avec mes deux 6e évaluées sans notes chiffrées s'achève. Cette "expérimentation", en tout cas pour le collège qui est le mien, sera reconduite l'an prochain et intégrée plus précisément dans le nouveau cycle 3 CM1/CM2/6e (Cycle de consolidation). Qu'ai-je retenu de ces neuf mois passés avec une cinquantaine d'élèves?

1- Un changement de ma manière de travailler rendue obligatoire par le fait d'avoir à l'esprit que toute ma démarche pédagogique n'était plus "seulement" faire "apprendre/comprendre" en vue des évaluations/contrôles notés... mais s'accompagnait d'un permanent aller/retour entre le sujet de la séance (les savoirs) et les différentes démarches mises en pratique sous mon impulsion et mon observation pour atteindre l'objectif fixé en début de chaque séance (les compétences).

Des compétences souvent transversales:

- s'organiser en observant quelques "rituels" simples et identifiés par l'élève toujours sous mon contrôle;

- prendre où il le faut et quand il le faut les informations nécessaires en utilisant correctement les "bonnes" ressources;

- communiquer en maîtrisant les outils à l'écrit comme à l'oral;

- réutiliser les ressources, c'est à dire mettre en place un raisonnement

Tout cela sans jamais perdre de vue que nous sommes en 6e. Il n'a jamais été question de transformer ces jeunes élèves en "machines" à trier des informations. D'où le permanent souci de solliciter leur part de CREATIVITE afin de ne pas gommer la spontaneité et le "désir d'étonnement", ce qui provoque chez eux comme chez l'enseignant ce "plaisir d'apprendre", mais d'apprendre autant par le maître que par l'élève. Sachant évidemment, pour répondre aux détracteurs prompts à caricaturer, que le professeur n'apprend pas de l'élève mais qu'il peut toujours "jouer" à leur faire croire. C'est un merveilleux "moteur" pédagogique!

Ces savoirs et compétences ont été évalués sous forme de couleurs intégrées au logiciel "pronote", outil qui peut être amélioré et qui le sera l'an prochain.

2- Un changement des comportements (professeur et élèves) induit par l'absence de contrôles notés. L'élève, après quelques semaines (un mois et demi environ) de mise en route, une fois la "surprise" passée (car tous s'attendaient à être notés: "Au collège on note!"), tous n'ont plus pensé qu'à faire bien ce qui leur était demandé non pas dans le but d'avoir LA bonne note, mais dans celui de constater des progrès provoqués par des réponses inconscientes aux questions suivantes:

- qu'est-ce que j'ai appris? Comment ai-je fait pour le comprendre? Quelle démarche ai-je utilisée pour parvenir à ce résultat? Que dois-je améliorer pour ne pas reproduire tel ou tel échec?

Quant au professeur, délivré si je puis dire, des fourches caudines du contrôle noté, il retrouve le plaisir (encore!) de transmettre, le bonheur de partager, d'échanger non pas "gratuitement" mais avec la certitude visible au quotidien d'accomplir ce pourquoi il a embrassé cette carrière: donner à tous ses élèves les possibilités de s'approprier les outils utiles à la découverte, à la compréhension d'un monde de plus en plus complexe, de construire des passerelles entre les disciplines, ce dernier point restant à consolider encore.

3- Bien entendu, cette année d'évaluation par compétences n'a pas, comme par magie, résolu tous les problèmes individuels que rencontrent nos élèves:

- Oui certains élèves en difficultés (cognitives et:ou comportementales) en septembre le sont encore en juin. Mais, et ils me l'ont dit, ils sont heureux de ne pas avoir subi le "zéro" permanent, la moyenne catastrophique, les moqueries des camarades. Ils n'ont plus peur des conséquences de l'échec. Trouver, pour ceux-là, c'est recommencer encore jusqu'aux prochains échecs mais en les espaçant petit à petit dans le temps...

- Oui certains excellents élèves ont été déroutés par l'absence de ce qu'ils attendaient: les bonnes notes et les 20/20. Ils y étaient "préparés". Pourtant, aucun de ceux-là n'a vu son excellence remise en cause. Bien au contraire, de "singes savants" ou autres "perroquets", ils sont devenus de petits chercheurs, des découvreurs. Quelle joie de les entendre crier un tonitruant "J'ai trouvé M'sieur!!!!"! Quelle incomparable satisfaction de voir ceux qui avaient trouvé plus vite que d'autres aller aider leurs pairs pour les amener à sourire à leur tour...

- Oui certains parents ont eux aussi été surpris, voire mécontents, de ne pas pouvoir "suivre les progrès de leurs enfants" par le biais du "thermomètre" auquel ils furent habitués pendant leurs années-collège. Et puis, le temps passant, le contact avec eux étant établi en permanence, les explications les rassurant, observant que leur enfant ne perdait rien de ses qualités ou progressait en racontant ce qu'il avait appris plutôt qu'en annonçant la valeur chiffrée d'un travail, ils nous ont dit leur satisfaction.

- Oui certains collègues, auxquels je ne jette nullement la pierre, ne sont pas encore totalement persuadés de la plus-value apportée par ce changement d'habitudes, de pratiques, de pédagogie. Ils y viendront, j'en suis convaincu. Certaines réticences ont été déjà renversées.

Il faudra maintenant observer ces élèves en 5e. Ils vont retrouver les évaluations chiffrées. Je ne me fais aucune inquiétude pour la plupart. Ma SEULE crainte est pour ceux qui, parce que l'exercice, le devoir n'auront pas été conformes aux attentes, recevront le "0" ou la note basse qui leur feront baisser autant la moyenne que la tête... Qui les décourageront sans doute. Hélas...

Il faudra maintenant continuer de convaincre les collègues opposés à cette manière d'évaluer. Car on ne fait bien que ce à quoi l'on croit. Toute réforme ne trouve le chemin de sa réussite qu'à condition d'être portée par des enseignants convaincus. Et ça...

Bonnes vacances à mes élèves, à mes collègues...

Nous recommencerons!

24 mai 2015

Evaluons les débats récents par compétences...

Ces dernières semaines furent, pour moi et tous mes collègues, pour les parents, pour les médias, pour les intellectuels celles des débats enflammés, souvent excessifs dans leur forme et pauvres dans leurs contenus. Les opposants s'opposèrent et en restèrent là. Il n'y eut de leur part que très peu de propositions. Il suffit pour s'en faire une idée de relire tous les articles, de réécouter toutes les interventions des intellectuels porte-parole auto-proclamés de l'opposition outrée à cette réforme somme toute modeste et, concernant les programmes, pas encore validée par le Ministère, pour se faire une idée de la vacuité des "idées" avancées.

De quoi a-t-on d'ailleurs parlé ? Certainement pas du collège. Certainement pas de ce qui fait le cœur de notre métier. Il fut question du latin et du grec, de l'allemand, d'une partie des programmes d'Histoire (la géographie, tout le monde s'en contrefiche... quant à l’Éducation Civique...), des Enseignements Pratiques Interdisciplinaires, caricaturés plus que scientifiquement analysés, enfin de la "novlangue des pédagogistes", cibles habituelles et habituées. Depuis le temps, les pédagogues sont mithridatisés... Pour seules contre-propositions, nous n'eûmes droit qu'à celles de Bruno Le Maire et à à quelques courageux hélas réduits au silence par des médias trop peu curieux.

Des syndicats firent grève, sans obtenir un franc succès. Droite et gauche firent postures... La Ministre fit front... De l'essentiel, il ne fut jamais question.

Cet "essentiel", ce sont entre autres mes deux classes de 6e avec lesquelles depuis septembre je partage l'expérience de l'évaluation par compétences, c'est à dire la possibilité d'évaluer leur progression en utilisant d'autres outils que les notes chiffrées et les moyennes (pour faire court). C'est pendant mes séances avec ces élèves-là que j'ai perçu de manière plus précise encore ce que devaient être les "essentiels".

Le fait de ne plus évaluer en "chiffrant" n'est pas une démarche laxiste. Mes élèves, à aucun moment, n'ont considéré leurs cours comme autant de récréations. J'étais là pour le leur rappeler, avec bienveillance certes, mais avec toute l'assurance et l'autorité dont les pédagogues savent parfaitement faire preuve. Pourtant, et je m'en suis fait la remarque à chaque fois, l'ambiance régnant dans ces classes-là était différente de celle régnant dans les autres. Elle y était marquée par une appétence de la recherche, de la découverte, par une absence d'appréhension libérant les énergies et les désirs curieux. Nous prenions plaisir - oui ce n'est pas un gros mot - à partir ensemble explorer des rivages inconnus sans la moindre crainte de nous tromper, en nous trompant parfois. Qu'importe puisque l'important se trouvait dans le voyage bien plus que dans son objectif, bien plus dans le fait de comprendre que d'arriver épuisé et terrorisé au Graal de la sacro-sainte moyenne au-dessus de dix. Nous apprenions! Nous progressions!

Bien plus que les programmes, les disciplines ou la "novlangue", l'ambiance régnant dans nos salles de classes, la manière de mener un groupe de vingt à trente élèves vers des objectifs précis et déterminés en amont, les relations à établir avec chacun en fonction des possibilités du moment (un élève de 6e a le DROIT de ne pas être "bon" en permanence et à toute heure), c'est tout ce qui fait d'un professeur expert de sa discipline un passeur de savoirs, un transmetteur de passions, c'est tout ce que devra - DEVRA! - comporter la formation continue qui aurait du être au coeur des débats récents. Ce fut loin d'être le cas.

Mes 6e vont retrouver dès le mois de septembre des évaluations "traditionnelles". Car hélas notre collège ne s'est pas autorisé à poursuivre l’expérimentation en 5e. Je ne suis néanmoins pas inquiet. Si l'évaluation par compétences ne résout pas tous les problèmes, elle en limite énormément les conséquences pour des élèves qui, sans elle, n'auraient pas ouvert la bouche, n'auraient pas levé la main une seule fois, ravissant ceux de mes collègues - il en existe encore - préférant les classes silencieuses aux classes bruissant des murmures permanents de la réflexion et de la compréhension. Elle n'empêche en aucun la progression des meilleurs. Je peux en témoigner.

Mes 6e seront des 5e curieux, volontaires, courageux et désireux de comprendre le monde complexe qui les entoure.

N'est-ce pas là ce que l'on attend d'eux?

21 mars 2015

Mon collège à l'heure FN

C'était un printemps comme tous les printemps. Il flottait dans l'air cette douceur oubliée pendant l'hiver. Un jour de 2020, l'avant-dernière de ma carrière d'enseignant.

Après un coup d'oeil distrait et machinal à la caméra vidéo surplombant le portique électronique filtrant les entrées, puis au drapeau tricolore qui flottait dans le vent, je retrouvai quelques collègues dans la salle des professeurs. Celle-ci avait été redécorée par notre chef d'établissement, arrivé après le cataclysme électoral de 2017... Un portrait de la Présidente de la République, un drapeau tricolore (encore!) et les photographies des élèves "méritants", ceux ayant obtenu des moyennes supérieures à seize sur vingt. Les "tableaux d'honneur". Sur le mur faisant face à celui des brillants élèves, les photographies de ceux n'ayant pas dépassé sept sur vingt. Le "mur du déshonneur". Et puis sur un troisième support, la liste des professeurs "cités à l'ordre du collège" pour leurs résultats au Brevet. Chaque matin, je ressentais ce même écoeurement, ce même dégoût... Et j'enrageais devant l'inutilité de telles méthodes. Car les pourcentages de réussite n'avaient pas évolué depuis cette "Révolution Nationale" qui se disait éducative et les résultats des élèves de notre établissement rural présentaient même de bien inquiétants signes de faiblesse aggravée. Mais il ne fallait pas en parler. C'eût été prendre le risque d'une convocation et d'un blâme de la part de notre hiérarchie qui avait tout pouvoir, y compris celui de nous licencier sur le champ  ! En toute discrétion, je prenais un malin plaisir pourtant à railler ces absurdités. Résistance...

A la sonnerie du matin, les élèves, en uniformes, se rangeaient deux par deux dans la cour face au drapeau (encore!), cette fois au pied du mât. Et gare aux retardataires, aux récalcitrants. Les surveillants, tous ayant dépassé la trentaine - il était loin le temps des "étudiants pions" - munis d'un sifflet, "chassaient" les trublions. Une fois le calme et l'ordre obtenus, une fois les rangs militairement formés avec prise de distance réglementaire, une Marseillaise était diffusée par la sono de l'établissement, reprise - c'était la règle- par tous les élèves. Deux d'entre eux, désignés la veille pour leurs classements remarquables, avaient l'honneur de hisser les trois couleurs, lentement, en gestes mesurés. La cérémonie terminée, et au coup de sifflet du Chef d'établissement lui-même, les rangées pouvaient rejoindre leur salle respective, accompagnées des enseignants, tous en costume-cravate. Chaque salle portait un nom. Il y avait la salle "Bayard", la salle "Du Guesclin", la salle "Charlemagne", la salle "Jeanne d'Arc"... A l'intérieur, au-dessus de chaque tableau, trônait le portrait du Chef de l'Etat. Cette dame qui avait su si bien lisser son discours qu'elle avait séduit même les plus brillants d'entre nous. Au moins n'avait-elle pas imposé l'apprentissage par coeur de ses discours nombreux. Elle intervenait une fois par semaine sur toutes les chaînes de télévision  !

Les cours devaient, c'était la règle et les inspecteurs nouvellement nommés y veillaient avec rage, être "frontaux". Des tables rangées en colonnes, un bureau sur une estrade faisant face aux élèves, les surplombant. Le maître sait! Le maître domine! Le "pédagogisme" n'avait plus droit de cité. Les seules méthodes tolérées étaient celles inspirées par les oeuvres du Ministre de l'Education Nationale. Dans une autre vie, il avait milité contre le diable en personne, Philippe Meirieu. Il avait commis quelques articles, quelques livres, avait tenu rubrique dans un magazine "de droite". Désormais, il faisait appliquer ce qu'il avait rêvé  : l'école du par-coeur, de l'obéissance absolue, du silence imposé y compris par les châtiments corporels, de la notation chiffrée et uniquement chiffrée, avec classements et tableaux d'honneur ou de déshonneur. Il fallait bien alimenter les murs de la salle des professeurs. Chaque fin d'année se terminait, y compris en collèges et lycées, par une distribution des prix en présence des autorités de la commune. Les "cancres" n'étaient pas oubliés ce jour-là. Un bonnet d'âne leur était remis sous les huées de leurs camarades. C'est ainsi que s'opérait la sélection précoce. Qui commençait dès le primaire! Il fallait mériter la sixième. Les plus "mauvais" étaient impitoyablement obligés de redoubler puis, s'ils échouaient encore, se voyaient imposer des orientations - à neuf ans! - pré professionalisantes. Les autres avaient droit à l'apprentissage du français, des mathématiques et de l'Histoire (celle des héros et des "grandes dates" surtout et quasi exclusivement), les matières nobles dont les horaires avaient été singulièrement alourdis. Cela correspondait à l'aberrant projet du parti de notre Présidente  : « Le français, langue latine s’écrivant dans un alphabet latin, seule la méthode syllabique est appropriée pour apprendre à le lire et à l’écrire correctement. Son enseignement comprend le vocabulaire, l’orthographe, la grammaire et l’approche des grands auteurs. (...) S’y ajoutent d’une part des notions solides sur l’histoire de France, à partir de la chronologie et de figures symboliques qui se gravent dans les mémoires, d’autre part une connaissance de la géographie du pays, reposant sur des cartes. À l’école primaire, s’ajoute encore l’apprentissage du calcul. Tout au long de la scolarité, les enseignements doivent être délivrés dans une langue limpide, d’où sont bannis les termes jargonnant et les dernières modes qui peuvent agiter légitimement les spécialistes. L’objectif n’est pas un savoir de spécialistes, mais un viatique pour vivre ensemble. » (Extrait du programme FN)

"Vivre ensemble"... Oui bien entendu... Mais voilà... Depuis l'arrivée au pouvoir des extrémistes "nationaux-populistes", nous ne vivions "ensemble" qu'à condition d'exclure. Bien étrange vision de l' "ensemble". Année après année, les étrangers outre-méditerranéens, les français musulmans, les français qui n'étaient pas "de souche", avaient été écartés par divers moyens, ou s'étaient exclus d'eux-mêmes, les uns en retrouvant leur pays d'origine, les autres en étant inscrits dans des écoles privées, confessionnelles ou pas. A vouloir vivre ensemble mais entre "blancs catholiques français", notre Ecole se vidaient de ses sangs... Cela faisait plaisir aux quelques collègues membres du Collectif Racine.

7 mars 2015

De l'évaluation par compétences au "faire ensemble"

De la notation chiffrée et de l'évaluation par compétences, tout ou presque a été dit... Le meilleur et le pire... Des débats enflammés... L'un des grands malentendus ayant été de les opposer, de les comparer... Comme si l'on pouvait mettre sur un pied d'égalité deux outils aussi différents qu'un marteau et une clef à molette. Absurde! L'autre malentendu ayant été d'isoler l' évaluation des autres grands thèmes  : les "contenus/programmes"  ; la formation initiale et continue  ; les pédagogies ; l'orientation...

La notation chiffrée - et pas ceux qui l'utilisent car que des collègues s'accrochent à cette manière de mesurer des progrès est leur pleine et incontestable liberté pédagogique - c'est l'air du temps. La note est un but à atteindre, individuellement, pour pouvoir classer et se situer par rapport à d'autres individus, tous bien séparés les uns des autres. Chacun pour soi et le professeur pour tous... Enfin "pour tous"... Pas toujours... Il fait ce qu'il peut dans des classes aux effectifs toujours trop lourds... Il faut noter... C'est un dogme... C'est écrit dans le marbre... Dans quel marbre? Personne ne le sait mais tout le monde le dit depuis toujours... Et puis les parents en redemandent... Il semble même que les élèves les réclament leurs notes chiffrées... Du moins c'est ce qu'on leur a tellement rabâché qu'évidemment ils reproduisent... Je me souviens avec effarement des propos tenus par mes sixièmes en septembre 2014. On aurait cru entendre des adultes. Ils avaient les mêmes arguments que leurs parents pour s'opposer à l' "abandon", à la "suppression" de la note écrite en rouge. Ils avaient appris leur première leçon et la récitaient... "Sans la note chiffrée on ne saura pas où en est par rapport aux autres!"... La belle affaire!...

Les mêmes six mois après, et sans aucune note chiffrée, ne la réclament pas. En revanche, leur curiosité, leur appétit de savoir, le chemin qui mène à la réussite, tous ses "paysages", les découvertes, les étonnements, tout ce qui fait le plaisir d'apprendre s'est remarquablement développé. On ne se soucie plus du but à atteindre - le 20 sur 20! - mais du "comment", du "pourquoi", du "quand", du "où", du "avec qui", bref on ne manque rien des étapes du voyage. On ne pense plus qu'à elles... 

Je l'ai déjà dit ici et je le redis: je n'ai JAMAIS observé avec une telle précision les progrès de mes élèves car l'évaluation par compétences oblige - et c'est une obligation plaisante - l'enseignant à observer en permanence, au quotidien, pas à pas, les avancées ou les soucis de chacun. On n'attend pas le contrôle, le devoir sur table... On n'attend pas la note, la moyenne, les moyennes de moyennes... On attend de savoir... On espère des surprises... On apprend à apprendre... On grandit en somme... Et sans peur du zéro, de la punition qui suivra... Même les parents, en réunion, m'ont dit leur étonnement et leur heureuse surprise... Tout n'est pas acquis... Il reste quelques réticents mais ils sont rarissimes... Quant à mon autorité, elle n'a pas été attaquée par le fait de ne plus utiliser les "mathématiques" pour évaluer mes élèves... Cet argument-là est une fumisterie majeure!Et puis, on apprend aussi - peut-être surtout- à comprendre ensemble, à chercher ensemble, à faire ensemble, à trouver ou à ne pas trouver ensemble. Lorsque je dis "ensemble", j'entends la "classe", les élèves, tous les élèves par groupes de quelques-uns... Par binome, l'un aidant l'autre... Par groupes plus importants... C'est selon...  C'est "faire ensemble"... Réaliser le projet préalalement défini, même si ce n'est pas toujours simple.

A ce sujet, Philippe Meirieu dit bien mieux que je ne saurais le faire dans ce billet à lire sur le site du Café Pédagogique  :  L'urgence de la construction du collectif à l'école

Oh évidemment, et je l'ai TOUJOURS dit  : l'évaluation par compétences n'est pas LA baguette magique qui va, comme ça, d'un coup, résoudre tous les problèmes qui se posent aux élèves. Car c'est à eux qu'ils se posent avant de se poser à l’École. Mais j'affirme ici que ne pas légitimer - et seul le Ministère peut le faire - l'évaluation par compétences en ne mettant en lumière que la notation chiffrée, ce serait commettre une faute.

Une faute évaluée par... compétences?

28 février 2015

"M'sieur, c'est mieux sans notes! On pense qu'à apprendre!" Léane - 6ème

Mes "6ème" sans notes chiffrées poursuivent leurs apprentissages. L'expérience menée sur les quatre classes de ce niveau au collège (je ne m'exprime ici que pour celles dont j'ai la responsabilité) est, malgré quelques difficultés, quelques incompréhensions entre collègues, un peu -il faut le dire- de mauvaise foi parfois, tout à fait positive.

Les difficultés rencontrées sont désormais derrière moi, derrière eux. Un peu déstabilisés au début, enfants et parents ne manifestent aujourd'hui plus aucune inquiétude. Ceux reçus lors des deux réunions parents/professeurs (mardi et jeudi dernier) ne m'ont fait part que de leur satisfaction. Dix-neuf familles sur quarante-huit. Quant aux élèves, ils me demandent eux-mêmes, en début de chaque cours, et dans un grand sourire:

"Monsieur, quelles compétences on travaille aujourd'hui?". Alors, comme au début de chaque séance, j'en écris une ou deux au tableau et nous partons en "voyage" à la découverte des savoirs.

Mais je dois dire ici que l' "idéologie invisible", celle des logiques de la performance illustrée par les notes chiffrées, est toujours bien présente. A elle seule, elle symbolise la puissance de l'utilitarisme, un utilitarisme stupide, dangereux, tyrannique et réactionnaire.

Grâce à l'évaluation par compétences, c'est cette logique permanente de la performance obligatoire, que vous soyez "bon" ou "mauvais" élève, qui est mise enfin à mal. Pour laisser place à une autre logique: celle des plaisirs d'apprendre sans la PEUR de l'échec, de la "faute", depuis des années utilisée, par moi aussi il fut un temps, pour classer, trier, éliminer.

L'idée qu'on se fait, de la réussite ou de l'échec dans l'Ecole, est significative du modèle sociétal qu'on veut imposer. Le pire, à mes yeux, étant que des enseignants, de bonne foi souvent, puissent être assez aveugles pour se prêter à cette "construction". Nous avons depuis trop longtemps accepté de n'être plus que des étalonneurs, le nez rivé sur des notes, des moyennes, des moyennes de moyennes, des coefficients. Nous "mesurons" une communauté humaine à la lumière des échecs et des succès de ses enfants. Nous fabriquons un monde bancal et fragile. Il suffit d'ouvrir les yeux. Horreur!

C'est par les chiffres, et uniquement par eux -qui n'a pas assisté à un conseil de classe de collège ne peut pas comprendre. Il faudrait les ouvrir à tous- que l'élève est jaugé, soupesé, noté, réduit à des alignements de notes aussi improbables qu'un quinze de moyenne en français et sept en mathématiques, le tout plus ou moins rééquilibré par une dizaine d'autres moyennes traduisant telles réalisations musicales, plastiques, scientifiques, technologiques ou sportives à des... chiffres! Sans parler de l'importance prise par ces moyennes dans l'orientation des élèves. Idiot!

Et chacun de croire, ou de feindre de croire, que le nombre de notes au-dessus du fatidique dix sur vingt mesure de manière mathématique et indiscutable la réussite ou l'échec d'un élève. Car les chiffres, n'est-ce pas, c'est sérieux! Pas comme ces "acquis" ou "non acquis", pas comme ces couleurs rouge, orange ou verte. Pas comme ces évaluations bienveillantes qui ne sont, pour les opposants à d'autres manières d'évaluer, que laxisme et incitation à la division du corps enseignant. Foutaise!

La note chiffrée ferait progresser les élèves. Ce diktat idéologique qui continue de dominer dans les salles de professeurs de collèges et de lycées (moins en primaire heureusement!) permet seulement de justifier la soi-disant nécessité d'entretenir la PEUR de l'échec. Une peur de plus en plus toxique, empuantissant l'air de nos salles de classe. A force d'entretenir la présence de la peur, de l'utiliser comme un levier, nous avons confondu la vérité des apprentissages avec leur lot d'erreurs et le mensonge des notations qui les interdisent au point de les sanctionner TOUJOURS! "Faire échec à une parole vraie pour peaufiner un mensonge efficace" dit Jean-Claude Guillebaud dans son merveilleux petit ouvrage fort heureusement intitulé Je n'ai plus peur!* Terrifiant!

Mes petits "6ème" sont cette annnée à l'abri de tout cela. J'espère que notre Ministère saura prendre des décisions qui considèreront D'ABORD l'intérêt des élèves. C'est pour eux que je mène, avec tant d'autres plus engagés et courageux que moi, ce combat.

Léane  : "Monsieur, c'est mieux sans notes! On pense qu'à apprendre!"

Léane, va dire, non pas à Sparte mais à notre Ministre, que tu aimerais remporter notre "bataille des Thermopyles"...

* Je n'ai plus peur, Jean-Claude Guillebaud. Ed L'Iconoclaste, Paris 2013

1er février 2015

Enseignants... On peut se demander ce qu'on sait faire...
 
Il faut former les enseignants à évaluer par compétences.
Il faut former les enseignants à organiser des débats en classe.
Il faut former les enseignants à l'Histoire des arts.
Il faut former les enseignants à travailler en équipe.
Il faut former les enseignants à la pédagogie différenciée.
Il faut former les enseignants à la pédagogie de projet.
Il faut former les enseignants à repérer les "dys".
Il faut former les enseignants à l'analyse des médias.
Il faut former les enseignants à l'utilisation pédagogique des outils informatiques.
Il faut former les enseignants à gérer les conflits entre élèves.

Il faut former les enseignants à la philosophie en primaire et au collège...
Il faut... Il faut... Il faut...

Mais dites-moi... En fait, à lire tout ça, on peut se demander ce qu'on sait faire...
Et, en creux, exiger une formation continue digne de ce nom...

22 janvier 2015

Montée des intégrismes à l'école... Nous savions tout depuis fort longtemps... La preuve !  

 
"Les contestations politico-religieuses

Un grand nombre d’élèves d’origine maghrébine, Français voire de parents français, la majorité sans doute dans certains établissements,se vivent comme étrangers à la communauté nationale, opposant à tout propos deux catégories : « les Français » et « nous ». Se revendiquant hier, lorsqu’on les interrogeait, d’une identité « arabe », d’ailleurs problématique pour des maghrébins, ils se revendiquent de plus en plus souvent aujourd’hui d’une identité « musulmane ». Un endoctrinement qui peut commencer dès l’école primaire, comme en témoignent certains instituteurs. Beaucoup de collégiens, interrogés sur leur nationalité, répondent de nos jours « musulmane ». Si on les informe qu’ils sont Français, comme dans ce collège de la banlieue parisienne, ils répliquent que c’est impossible puisqu’ils sont musulmans !

L’identité collective, qui se référait souvent hier chez les élèves à une communauté d’origine, réelle ou imaginaire, et qui avait fait parler à certains sociologues de « l’ethnicisation » des rapports entre les jeunes, semble se transformer de nos jours en un sentiment d’appartenance assez partagé à une « nation musulmane  », universelle, distincte et opposée à la nation française. Ses héros sont à la fois les adolescents palestiniens qui affrontent à mains nues les blindés israéliens, et dont les images des corps ensanglantés passent en boucle sur les chaînes satellitaires des pays arabes, et les chefs « djihadistes » responsables des attentats de New York et de Madrid. De nombreux témoignages, comme celui de ce principal du collège d’une sous préfecture d’un département rural, racontant ce car scolaire acclamant Ben Laden en arrivant devant son établissement, semblent montrer que de plus en plus d’élèvesvibrent à l’unisson de « la massification du soutien à Al-Qaïda »révélée par les sondages d’opinion dans le monde arabe.

Il est particulièrement significatif de constater à cet égard que dans la plupart des établissements visités, les instants de recueillement national organisés à la suite de ces événements tragiques ont été contestés ou perturbés de l’intérieur, parfois de l’extérieur, ou bien n’ont pu avoir lieu, ou encore ont été détournés de leur objet officiel par des chefs d’établissement soucieux qu’ils puissent se dérouler dans le calme (par exemple en invitant les élèves à se recueillir sur « tous les morts de toutes les guerres ».) Comme dans la plupart des pays musulmans, Oussama Ben Laden est en train de devenir, chez les jeunes de nos « quartiers d’exil », et donc pour une part notable de nos élèves, qui craint d’ailleurs de moins en moins de l’exprimer, la figure emblématiqued’un Islam conquérant, assurant la revanche symbolique des laissés-pour-compte du développement en rejetant en bloc les valeurs de notre civilisation. C’est sans doute là, et de loin, l’aspect de nos observations le plus inquiétant pour l’avenir."

 

                                           __________________________

 
Vous pensez peut-être que ces lignes ont été écrites trés récemment...

Pas du tout  !

Elles sont extraites du rapport de Jean-Pierre Obin et ont été rédigées en juin 2004. Ce rapport fut remis à François Fillon, à l'époque Ministre de l'Education Nationale.

Ce dernier prit soin de le ranger très soigneusement dans un tiroir. Suivi en cela par ses successeurs qui "oublièrent" d'ouvrir ce tiroir. C'est bien dommage...

 

Le rapport complet est lisible ICI <http://www.jpobin.com/pdf2/2004lessignesetmanifestations.pdf>

 

20 décembre 2014

"Pédagogues" contre "Républicains"  : pourquoi je ne participerai plus jamais à ce "débat"...

Plusieurs lectures récentes, sur les réseaux sociaux comme sur les sites plus "spécialisés", m'ont amené - mais j'en suis convaincu depuis quelques mois sans pouvoir véritablement et clairement formaliser ma réflexion - à regarder d'un oeil neuf le combat (beaucoup plus que le débat) qui oppose depuis des décennies "pédagogues" et "républicains".

L'objet de ce court billet n'est pas de définir les deux "écoles". Internet regorge de milliers de pages, toutes plus savantes les unes que les autres, qui informeront le lecteur curieux bien mieux que je ne saurais le faire.

Il est plutôt de constater et de faire constater à quel point ce "débat" est devenu vain, médiocre, inutile et dangereux.

D'ailleurs s'agit-il encore d'un débat? La définition que je donne à ce terme n'et en rien illustrée par les invectives, accusations, injures parfois, qui jalonnent les échanges entre pédagogues et républicains. Un débat, ce sont des personnes de bonne volonté, d'avis certes différents mais qui échangent des opinions contraires dans un but COMMUN: la construction, la réalisation d'un projet.

Or nous assistons, depuis des années et en particulier sur les réseaux sociaux ou dans les "com" publiés à la suite d'articles parus dans la presse Internet (très friande de ce "débat"), à des dialogues de sourds d'un caractère très particulier:

Etape 1  : le républicain provoque, en général toujours le premier, un "débat" sur tel ou tel sujet. La pédagogie regorge d'occasions de se disputer. Il le fait en employant TOUJOURS la même méthode: la "réécriture" du discours "pédagogiste", pour reprendre la teminologie ironique utilisée. Le républicain ne dénonce pas la pédagogie. Il n'utilise quasiment jamais le corpus pourtant immense à sa diposition. Il se contente d'une complainte permanente, récurrente qui peu à peu glisse de la réécriture à l' invention pure et simple du discours de son "adversaire". L'idéologie remplace alors la réflexion, l'analyse scientifique.

Etape 2  : le pédagogue s'offusque et répond. Pour ce faire il prend alors le temps de se justifier. Il passe des heures à RE-construire ce qui vient d'être détruit. Cette auto-justification permanente n'empêche évidemment pas son interlocuteur "républicain" de considérer toujours le "pédagogue" comme ce "professeur de rien" dont parlait Jean Lechat en 2005 dans L’idée de science classique. (In Lombard J. LÉcole et les sciences. Paris : L’Harmattan, 2005). Et le "pédagogue", de justification en justification, finit par lasser et se lasser. Le "débat" trouvant sa conclusion dans des fins de non recevoir au mieux, dans l'invective et l'injure au pire.

Et de tout cela il ne sort... rien!

Car tout ce temps passé, par les uns à inventer idéologiquement un faux discours "pédagogiste", et par les autres à se justifier parfois maladroitement, est autant de temps perdu au détriment d'un sujet autrement plus essentiel: l'Ecole et ses réelles difficultés.

La critique du "pédagogisme" n’a pas d’objet. Elle procède de la rhétorique de la construction de l’adversaire. Les justifications permanentes des pédagogues n'ont pas plus d'objet non plus puisqu'elles sont la conséquence d'un propos lui même sans objet. On tourne en rond et l'Ecole passe au second plan. Un comble!

Voilà pourquoi je ne participerai plus JAMAIS à ce "débat" devenu inutile, inintéressant et consommateur d'un temps précieux que je préfère consacrer à la construction de l'école de demain plutôt qu'à la destruction de celle d'aujourd'hui par la faute d'échanges qui ne font plus sens.

J'invite humblement mes lecteurs à faire de même et à s'engager dans cette voie, plus exigeante mais plus exaltante et positive.

P.S. de Philippe Meirieu : Pour "revisiter" ce débat et prendre de la distance avec lui, je me permets de renvoyer à mon ouvrage "Lettres à quelques amis politiques sur la République et l'état de son école", Plon, 1998, épuisé mais disponible gratuitement en téléchargement sur ce site : cliquez ici

29 novembre 2014

Merci...

Je suis tombé dans l'enseignement comme Obélix dans la potion de son druide bien aimé. Mon arrière-grand père, mon grand père et mon père étaient instituteurs, "hussards noirs de la République" comme on disait à l'époque avec vénération... Seul mon père a souhaité un jour sortir du rang et devenir Inspecteur de l' Education Nationale. Je lui en ai, pendant un temps, terriblement voulu.  

Et puis un jour j'ai "rencontré" Philippe Meirieu

Partis en Algérie pendant les années de sang, de 1955 à 1960, mes parents m'ont fait naître dans cette  Algérie française qui n'était française que par la volonté des colons puis de la guerre. Je n'ai aucun souvenir de mon pays natal, l'ayant quitté à l'âge de trois ans pour le Maroc où sont restés mes plus beaux souvenirs. Jusqu'au jour où mon père, triomphant, nous a annoncé, à ma mère et à moi, qu'il avait décroché le concours d' Inspecteur. J'avais seize ans et ce succès signifiait le retour en France. Un monde s' écroulait ! J'ai compris, plus tard, qu'on n'est pas du pays de sa nationalité, mais du pays où l'on a son passé, ses amis d'enfance et ses premières amours, du pays de son école et des ses maîtres. J'aime la France, bien entendu ! Mais mon coeur a laissé sa trace dans le sable des plages d'El Jadida et de Casablanca, à tout jamais.    

Je vois encore mon père, assis à la table de la cuisine, corrigeant les copies pendant que je faisais mes devoirs. C'est tellement mieux d'avoir son père pour demander de l'aide et obtenir réponse. Nombre de mes élèves, en rentrant chez eux, n'ont pas cette chance. Je le regardais, du coin de l'oeil, appliqué à toujours expliquer telle erreur, en rouge, «la couleur du maître et des empereurs de Chine» disait il. Et la soirée s'écoulait, sans télévision. Les nouvelles de France n'étaient audibles, sur France Inter, qu'à partir de neuf heures du soir, et encore ! On écoutait le Pop club de José Arthur... Alors je dévorais les livres comme autant de délicieux loukoums. Il fut mon premier maître.  

Ma mère ne travaillait pas, comme on dit bêtement pour une femme qui ne perçoit pas un salaire. Elle a travaillé à m'élever, dans le respect absolu du Maroc, dont j'ai appris la langue, dont j'ai apprécié les coutumes. Chez moi, le jeudi, les amis s'appelaient David, Khadija, Antonio et Jean-Pierre. Jamais nous ne faisions de différences entre juifs, musulmans et chrétiens. Certaines familles françaises nous le reprochaient. Il en aurait fallu bien plus pour impressionner mes parents. Cela me peine d'entendre aujourd'hui dans le pays de Voltaire toutes les intolérances, les soupçons savamment entretenus, les haines. Je ne comprends pas. Je ne peux pas comprendre. Mes amis avaient leurs confessions mais surtout un coeur, un regard et des mots qui me bercent encore. D'illusions ? Peut être...  

C'est au Maroc que j'ai entendu pour la première fois le mot pédagogie. Je me souviens très bien des discussions animées le dimanche à la plage entre mon père et ses collègues. Plus tard j'entendis parler d'un "Philippe Meirieu"... Ah Philippe Meirieu! C'est qu'en parlant de lui et de ses travaux, ils  en seraient presque venus aux mains, ces grands enfants ! Mais tout se terminait avec l'accent de là-bas dans des éclats de rire... Et du haut de mon adolescence, je me disais déjà que cela devait être un sacré métier si l'on en parlait même le dimanche à la plage. Et ce "Meirieu" devait être quelqu'un d'importance. Peut être qu'il viendrait un jour dîner à la maison ! Plus tard je retrouverai Philippe Meirieu qui me fit l'honneur inconcevable pour moi de m'accueillir sur son site Internet. Mes "Palmes Académiques" en sorte...

« Papa, je veux être professeur plus tard. »  

Je crois que si j'avais annoncé avoir découvert le trésor des Etrusques, il en aurait été moins fier !  

« Mon fils, tu empruntes un chemin noble et difficile mais, écoute moi bien, mon fils-je, l'entends encore, si tu es professeur, il faudra, tu m'entends bien, il faudra que tu aimes avant toute chose, avant toi même, avant ta future femme, que tu aimes tes élèves ! Il n'y a pas d'enseignement sans amour ! Enseigner, c'est vivre et on ne vit pas sans amour ! Tu as compris mon fils ? »  

Il avait raison mon père. Il est parti le 4 septembre 2005, le jour de la rentrée, sans prévenir. Le jour de la rentrée ! Il m'a fait ça, à moi ! Je suis certain qu'il l'a fait exprès pour que je pense à lui à chaque début d'année scolaire. Il aurait pu en faire moins le bougre !  

Ma mère l'a suivi le 8 janvier 2006. Elle me laissait lire tard le soir. Ils sont restés près de moi pendant toutes mes années d'études. Ils sont près de moi chaque jour.  

Je souhaite à tous les enfants de France de trouver leurs parents le soir en rentrant de l'école...

Je souhaite à tous les jeunes enseignants de croiser la route un jour d'un pédagogue tel que Philippe Meirieu...

Il faut que je pense à photocopier l'acte I, scène 4 d' Andromaque pour mes troisièmes...  

C'est curieux comme la tragédie prend toute son ampleur, toujours, au soleil !... 

22 novembre 2014

Les mesures "anti-décrochage scolaire": chiche  ?

- 50 millions d'euros par an consacrés à la lutte contre le décrochage scolaire

- Formation des enseignants pour mieux détecter les signes annonciateurs de décrochage.

- Numéro de téléphone unique mis à disposition des jeunes et des familles désireux de parler, d'échanger, d'anticiper et de résoudre les problèmes.

- Un référent unique par établissement.

- Une semaine de la persévérance scolaire mise en place chaque année dans les établissements.

- Les élèves en difficultés, pré-décrocheurs, pourront partir en stage de découverte en entreprises ou en service civique, tout en restant scolarisé avec possibilité de retour.

Alors bien sûr on peut toujours dire que tout cela reste insuffisant. On peut d'avance baisser les bras en affirmant que "de toutes façons, ça ne marchera pas". On peut oublier, volontairement ou pas, qu'avant ces mesures 150 000 jeunes étaient laissés sur le bord du chemin sans que RIEN, entre 2007 et 2012, ne soit mis en place ni en amont ni en aval. On peut adopter des postures politiciennes et, puisque ce sont des mesures "de gauche", affirmer avec la droite que tout cela n'est que cautère sur jambe de bois. On peut avec quelques syndicats faire de l'opposition systématique à tout ce qui vient d' "en-haut". On peut encore et encore dire que 50 millions ce n'est pas suffisant et que l'on manque de "moyens"... 

On peut aussi prendre tout cela à bras-le-corps et dire "Chiche, on y va"...

Presonnellement je préfère la seconde solution qui me donne l'occasion du combat contre l'échec plutôt que l' "aquoibonisme" qui gangrène depuis trop longtemps notre "grande maison".

Qui désespère élèves et familles.

Et qui me fatigue!...

9 novembre 2014

De quelques découragements...

 
Il est des jours où le découragement l'emporte sur l'excitation, la passion, l'énervement parfois, tant les débats éducatifs peuvent être vifs, vifs parce que passionnants entre passionnés.

Découragement face aux débats qui agitent l'Ecole après l'annonce du Président de la République au sujet des "tablettes numériques" : on a tout dit et souvent n'importe quoi...

Découragement face au peu d'enthousiasme de certains au sujet des réunions de concertation avec nos collègues professeurs des écoles, concertation indispensable avant la mise en place du nouveau cycle "CM1/CM2/6ème"... On a souhaité ces rencontres. On les "démolit" aujourd'hui...

Découragement face aux attaques dont sont l'objet les pédagogues, attaques vulgaires, basses et mensongères... Je n'ai même pas envie d'y revenir... Temps perdu...

Découragement face à un monde qui a mis le chiffre avant la raison. Qui a remplacé souvent la raison par le chiffre. Ouvrez un quotidien  : trois pages rien que pour l'économie. Seul le sport rivalise. Allumez radio et télévision  : l'économie occupe une place majeure dans le déroulé de l'information. Mais où donc sont la littérature, le théâtre, les arts de la rue, la musique? Où sont les "arts de l'esprit" et "les joies simples du coeur"  ?

Découragement de lire les éloges déversés sur le WISE de Doha (Qatar), cette manifestation consacrée à l'éducation et aux innovations. Eloges très peu équilibrés par le recul critique nécessaire. Sinon par un Philippe Meirieu (1), un Luc Cédelle (2), une Aurélie Colas (3)... Quelques voix qui veulent résister au rouleau compresseur d'un pays dont le "modèle" éducatif est loin de faire l'unanimité. Ce qui n'empêche pas nos "experts" d'être aveuglément dithyrambiques... Loin de moi l'idée de ne pas admettre de belles trouvailles, de nier l'existence de belles découvertes, d'oublier les belles rencontres sur les lieux mêmes... Mais loin de moi l'idée de fermer les yeux sur un salon de l'éducation qui n'a parfois d' "éducation" que le nom. Se bercer d'illusions endort. Le réveil est brutal  !

Découragement d'assister aux succès de librairie des Zemmour, Trierweiller et autre Marc Lévy. Une "sous-culture" que l'on réserve aux "masses", à ceux dont Patrick Le Lay, ex PDG de TF1, voulait occuper une "part de cerveau disponibl"e par le biais de Coca-Cola. Le pire étant qu'il y est parvenu. Pourquoi, mais pourquoi impose-t-on aux "masses" qui se lèvent tôt les émissions les plus stupides pour réserver les rendez-vous culturellement plus "nobles" aux "masses" éclairées  ? Où est-il le joli temps qui permettait aux français de regarder Les Perses d'Eschyle à 20h30  ? Et ce peuple français aimait  ! Car on le prenanit pour ce qu'il est  : un peuple adulte  !

Bien d'autres découragements encore mais qui passent car tout passe vite auourd'hui.

On n'a même plus le temps d'être découragé...

Quelque part, tant mieux... Mais méfions-nous quand même car sans découragement, que deviennent nos révoltes  ?

 

1- http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/10/17102014Article635491282198078959.aspx

2- http://education.blog.lemonde.fr/

3- http://abonnes.lemonde.fr/education/article/2014/11/06/pourquoi-le-qatar-fait-il-son-wise_4519859_1473685.html

20 octobre

En écoutant mes élèves...

Lors d'un très récent voyage en Italie avec mes élèves de 4ème et 3ème, j'ai pris le temps d'écouter, de les écouter, car nous disposions de ces heures d'échange qui manquent trop souvent au collège par la faute d'emplois du temps délirants d'absurdité. J'ai découvert d'autres pré-adolescents qui ont découvert j'espère un autre professeur.

De toutes ces conversations, avec les filles comme avec les garçons, le soir en bord de plage ou lors des pauses-déjeuner à Rome, Ostie ou Herculanum, jusque dans le train du retour, jusque dans la gare de Milan lors de notre correspondance vers Rome à l'aller puis Paris au retour, j'ai entendu leur curiosité, leur appétit de savoir, leur bonheur d'être ensemble, leurs émerveillements au Colisée ou devant les ruines  de la ville engloutie par les cendres du Vésuve.... Et puis j'ai très souvent entendu aussi leurs inquiétudes. L'avenir. Les 3ème surtout. Ils quitteront le collège dans huit petits mois qui passeront si vite.

Notre société française, ce "modèle", est fondée depuis des décennies sur le fait "certain" que l'Ecole aide les enfants à, au moins maintenir un rang social, au mieux aide celles et ceux qui partaient de très bas à gravir quelques échelons. Or depuis les années 1990, l'échelle est toujours là, l'Ecole aussi, mais elle semble ne "profiter" qu'aux plus favorisés à la naissance. Loin de moi l'idée d'en vouloir à ces excellents élèves. Je les ai toujours encouragés, félicités. Ai toujours interdit les moqueries à leur encontre: "Ah oui mais lui c'est un intello !"...

Il n'empêche que, pour reprendre une réflexion de François Dubet, "On traîte mal ceux qui ne sont pas dans l'élite". Les clefs de la réussite scolaire sont détenues par les mêmes, plus fermement encore depuis la crise. Même les diplômés ne sont plus aussi certains de la valeur annoncée du dipôme obtenu. Alors, une peur en entraînant une autre, on conserve précieusement ces petits avantages personnels. On devient égoïste. On ne sait jamais. On n'est jamais trop prudent. Etc...

Et, d'émancipatrice l'Ecole a tendu un autre miroir à ses utilisateurs. celui de la "stagnation éducative". Tout s'est figé, comme les corps des suppliciés d'Herculanum enfermés dans leur prison de roche volcanique. Le divorce entre le "peuple" et les "élites" achève de se consommer. Une génération entière a désormais acquis la conviction tragique qu'il y a eu tromperie sur la marchandise. Une trompertie d'autant plus inacceptable que l'Ecole a continué de véhiculer l'idée d'un "contrat de confiance" qu'elle savait ne plus pouvoir honorer. D'où ma conviction profonde d'une urgente nécessité de refondation de l'institution toute entière. Refondation qui n'est même plus discutable.

Dans les rires et les regards joyeux de mes élèves, dans les yeux gris-bleu de Sarah, dans les mots de Thomas et de Zoé, dans les colères soudaines de Jade, dans les courses folles de Pierre, Souad et Julie sur la plage, dans les mots de tous j'ai entendu leurs bonheurs présents et leurs peurs futures. Ces peurs qui sont le terreau des discours réactionnaires.

Pour ces élèves-là, comme pour tous ceux de mes collègues, je souhaite une autre Ecole. Non pas une Ecole adaptée à la société qui va (mal) mais une Ecole qui ait un sens, qui donne du sens et qui indique quelle société nous voulons plutôt que d'accepter celle que nous subissons et, pire encore, faisons subir à nos élèves.

5 octobre

Apprendre aussi ces choses qui ne servent à rien...

Je lisais hier Le Magazine du Monde. Il paraît chaque samedi. Grand amateur de ballets classiques, admirateur de Marie-Agnès Gillot, danseuse Etoile à l'Opéra de Paris, mon regard fut attiré par un rapide portrait fait d'elle page 107. Elle y dit ceci : «J'adorais mon grand-père. Il m'a appris plein de choses qui ne servent à rien comme pêcher la crevette, dessiner, apprivoiser les oiseaux, apprendre le nom des arbres». Ce qui me fit réfléchir...

L'Ecole est en refondation. Trop, pas assez, trop rapidement, trop lentement, pas comme il faudrait pour les uns, comme il ne faut surtout pas pour d'autres. Là n'est pas le sujet de ma réflexion du moment. Voilà donc une danseuse qui, se souvenant de son grand-père adoré, conserve de lui l'image du pédagogue qu'il fut sans même le savoir. Un pédagogue particulier puisqu'il lui apprit des "choses qui ne servent à rien".

"Qui ne servent à rien..." Et si, de temps à autres, nous, pédagogues experts, professeurs de profession, maniant les programmes avec dextérité, maîtrisant nos savoirs comme personne, capables de construire une séance qui s'achève "pile" sur la sonnerie de fin de cours, bref nous les enseignants ne devrions-nous pas parfois prendre le temps, un temps nullement perdu, d'apprendre aussi à nos élèves ces "choses qui ne servent à rien" ?

J'entends d'ici les quelques-uns, toujours les mêmes, poussant de hauts cris, bras levés vers le ciel, implorant la mémoire des anciens et m'accusant de dangereuse démagogie. Comment  ? Ne pas respecter les programmes ? Emmener les élèves vers des «savoirs douteux», même pas évaluables  ? Scandale  ! Comment  ? Oser faire découvrir des savoirs inutiles  ? Quand tout savoir se doit, c'est un dogme scolaire, d'être utile et seulement utile  ? Scandale  !

Loin de moi l'intention de ne pas respecter les programmes ! En plus de trente ans de bons et loyaux services -je crois- , j'ai toujours mis un point d'honneur à obéir à la vraie seule injonction qui nous soit imposée: respecter ces fameux programmes en en laisser des traces. En revanche, le grand-père de Marie-Agnès Gillot a laissé les traces que j'aimerais aussi laisser, prétentieusement sans doute, dans la mémoire de mes élèves. Ces traces indélébiles liées à des moments où, tout en apprenant ces «choses qui ne servent à rien», ces choses qu'on ne notera pas, ces choses qui ne feront pas l'objet d'un devoir, d'un contrôle, nous construirons ensemble des souvenirs, des souvenirs formateurs de l'adulte que chacun de nos élèves deviendra bientôt. Réapprendre, par exemple, qu'un livre est fait pour être lu avant d'être étudié. Et même, pourquoi pas, de ne pas être étudié du tout.

De temps en temps...

Je souhaite à tous les élèves de ce pays de conserver en mémoire aussi bien des formules mathématiques que la promenade qu'un jour un professeur de français vous fit faire, arrêtant le cours en son milieu, parce qu'il avait envie de vous montrer un paysage d'automne, de vous lire quelques passages de Flaubert et de Maupassant au milieu d'une Normandie vivante, loin du cadre strictement fermé de la salle de classe... Et de vous montrer quelques libellules frôlant l'eau de la rivière... Juste parce que c'est beau...

21 SEPTEMBRE 2014

Oui aux compétences... Mais oui tout autant aux savoirs  !

La rentrée des classes est désormais trois semaines derrière nous... Et j'effectue donc ici, sur le site de Philippe Meirieu qui m' accueille depuis longtemps avec bienveillance et tolérance, ma "rentrée" de chroniqueur de terrain.

Pour la première fois, après de longs combats, de patientes discussions, de réunions animées, d'envies furieuses de tout envoyer promener, d'espoirs déçus puis retrouvés, les sixièmes de l'établissement où j'enseigne vont être évaluées de manière différente. C'est à dire "évaluées par compétences", les fameuses compétences du socle commun (pour faire court).

Jusqu'au dernier moment, il a fallu argumenter pour vaincre les réticences et craintes compréhensibles des parents et de quelques collègues. Des parents eux-mêmes "formatés" par l'école qu'ils ont en mémoire, mémoire souvent au service de souvenirs enjolivés. Collègues très attachés, c'est humain, a des habitudes bousculées soudain par un changement qu'ils accusent de vouloir mettre en cause l'un des piliers de notre autorité: attribuer des notes chiffrées en rouge en haut des copies de nos élèves. Le rouge, "la couleur des professeurs et des empereurs de Chine" disait mon père...

Si l'on ajoute à cela la mise en place du cycle "CM1/CM2/6ème", mon collège vit sa révolution de septembre. 

Et cela se déroule plutôt bien même s'il est trop tôt encore pour tirer des enseignements instructifs de cette évaluation "nouvelle". Néanmoins quel bonheur d'entendre des élèves demander à leurs camarades  : "Tu dois t'améliorer en quoi toi  ?" Plutôt que le sempiternel  : "T'as eu combien? 13 sur 20? Moi j'ai eu 15! Je te bats!"

A cet instant de ma réflexion, le lecteur pourrait croire que je parle d'un outil-miracle capable de résoudre à lui seul tous les problèmes de l'école. Il n'en est évidemment rien  ! Il serait d'ailleurs suicidaire de ne nous appuyer qu'aux bienfaits incontestables de ces évaluations par compétences. En oubliant d'évoquer le "reste"... Le "reste" ce sont les savoirs. Qui vont, tout le monde l'aura compris, bien au-delà des "restes". Les compétences, catalogue souvent indigeste, ne doivent en aucun cas faire oublier les SAVOIRS, fondamentaux et moins fondamentaux. Il est des "savoirs superflus" qui se dégustent aussi, pour devenir un jour nos "petites madeleines"... 

Alors oui, mille fois oui aux compétences, au socle commun, aux évaluations "différentes" (qui ne SUPPRIMENT pas les notes chiffrées, mais les REMPLACENT), mais mille fois AUSSI aux savoirs, aux rituels incontournables, au droit à l'excellence pour tous, au devoirs d'exigence pour chacun, à l'ouverture aux Arts: élèves et professeurs!

Je souhaite une belle année 2014/2015 à tous les collègues et élèves qui ont la gentillesse de me lire... A suivre...

L'Ecole ou le plaisir d'apprendre...

L'année se termine. L'année scolaire. Une de plus. Une de moins. C'est selon. Elle fut difficile et se termine par la tragédie. Une enseignante de maternelle est poignardée, manifestement par une démente. Poignardée devan,t ou en tout cas à proximité, des élèves dont cette enseignante avait la responsabilité. Il s'agit là, heureusement, d'un fait exceptionnel par son extrême gravité. Mais il traduit la difficulté d'une profession, non pas forcément plus exposée qu'une autre, mais surtout caisse de résonance des difficultés sociales et existentielles de ce pays. Des difficultés et de ses conséquences.

Le Ministre de l'Education Nationale a eu raison de rappeler sur les lieux-mêmes où s'est déroulée ce crime, que l'Ecole - au sens le plus large du terme - ne devait pas se replier sur elle-même, qu'elle devait rester un lieu ouvert, un lien social, un exemple du "vivre ensemble". Enfermer l'Ecole, la barricader, la "barbeletiser" ne ferait qu'ajouter au délitement auquel nous assistons et que certains apprentis-sorciers encouragent  !

L'Ecole c'est le plaisir d'apprendre, pour reprendre le titre de l'ouvrage de Philippe Meirieu co-écrit avec d'autres passionnés*. C'est le lieu des ré-créations, des bonheurs sans limites mais dans les limites d'un cadre fixé par l'enseignant.

L'Ecole a de beaux jours devant elle à condition d'affirmer ensemble, loin des revendications egoïstes et seulement corporatistes, qu'une refondation est urgente. Notamment dans son organisation quotidienne (les "rythmes") et dans son système d'évaluation visant surtout à classer, à trier, à sélectionner beaucoup plus qu'à faire progresser chacun.

L'Ecole doit s'éloigner de ses archaïsmes. Sans croire pour autant qu'il suffirait de passer au "tout informatique" pour transformer la citrouille en carrosse. Un tableau blanc interactif ne suffira jamais, par sa seule présence, à permettre à Noémie ou Pierre de progresser tout à coup plus rapidement qu'avant l'arrivée du "miraculeux" outil dans la salle de classe. La relation enseignant-élève, cette relation qui est au centre de toutes les pédagogies, reste, doit rester et restera le coeur de notre métier. Pour que ce coeur batte bien, sans à-coups, sans faiblesse, il lui faudra entraînement et formation, si possible et même obligatoirement, continue!

Bonheur partagé, limites fixées, organisation quotidienne, lieu ouvert, bienveillance sans laxisme, formation, mixité sociale, évaluation "revue et corrigée", voilà ce que l'année qui viendra vite pourrait offrir à réaliser. Des mots simples pour un vaste chantier. Mais quelles perspectives  ! Le jeu en vaut largement la chandelle  !

Bonnes vacances à celles et ceux qui ont la chance d'en prendre...

Christophe Chartreux


* Le Plaisir d'Apprendre, Philippe Meirieu (et ses invités), Ed. Autrement, Paris 2014

Le Socle vu d'en-bas...

Le Socle a encore fait parler de lui. Plus exactement, la démission d'Alain Boissinot, Président du Conseil Supérieur des Programmes (CSP) a fait parler du socle commun de compétences. Car il faut bien l'avouer  : à part les enseignants très informés et impliqués dans divers mouvements pédagogiques et/ou syndicaux, à part quelques parents tout aussi impliqués, l'immense majorité des professeurs et parents de ce pays est à des années-lumières de ce qui se passe au-dessus des têtes  !

Le Socle (“nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture")  est souvent vu d'en-haut. Commenté et analysé par les médias qui font appel à tel ou tel expert. Rarement vu d' "en-bas". Pourtant il serait intéressant de s'y... intéresser.

Car "en-bas" on ne peut pas dire que le Socle soit le centre des préoccupations. Au "mieux" il inquiète par le flou qui entoure sa mise en application concrète, au "pire" beaucoup s'en contrefichent. Notamment en collège. Quelques courageux tentent bien de faire oeuvre de pédagogie et d'expliquer le bien-fondé de cette réforme. Rien n'y fait  ! La sauce a bien du mal à prendre. Et ce ne sont pas les dernières "reculades" du Ministère (5 piliers au lieu de 7 entre autres "nouveautés" avec la construction d'un "marché aux compétences" très éloigné des textes initiaux) qui vont apporter de l'eau au moulin des Don Quichotte défendant depuis si longtemps une autre manière de travailler. Pour faire court.

La démission d'Alain Boissinot, le recul du Ministère, l'immobilisme de quelques syndicats, le découragement et/ou le désintérêt d'une partie du corps enseignant, tout cela évidemment n'augure rien de bon. En octobre, une consultation sera organisée pour recueilllir l'avis de la "base". Je ne crois plus aux résultats de cet ersatz de Démocratie Participative. Les "débats" sont dans tous les cas "orientés" par telle ou telle organisation qui au bout du compte portera la parole. Et ce ne sont pas les questionnaires en ligne que le Ministère ne manquera pas d'imaginer qui changeront quoi que ce soit. Le pourcentage des "répondants" est souvent affligeant de faiblesse  !

Alors que faire me direz-vous  ? Je n'en ai strictement aucune idée tant la force de l'inertie, tant la mauvaise foi de beaucoup d'opposants me semblent impossible à contourner. Pesssimiste  ? Oui sans doute. Mais sur le terrain, même les plus volontaires commencent à se lasser.

Et je n'ai pas abordé les réformes urgentissimes de l'évaluation au collège (car un grand nombre de ceux qui évaluent par compétences continuent de noter, en même temps, de zéro à vingt!) ni la mise en place de la liaison si nécessaire CM1/CM2/6ème!... Allez... Courage  !

Enseignant en vacances !

Ah ces vacances ! Les enseignants ont tout entendu à ce sujet. Nous sommes des privilégiés paraît-il. Je ne dirais pas cela. Les vacances institutionnelles sont un privilège, c’ est incontestable. De là à nous ranger parmi les privilégiés…

J’ ai rencontré, par hasard, Stéphanie en ville. Elle montait et remontait la rue principale. C’est, ici, l’ activité quasiment unique des adolescents le samedi ou pendant leurs congés. Ils descendent des bourgs environnants et viennent respirer l'air marin, cet air que l’on sent avant même d’ avoir aperçu la mer. Ils viennent aussi se montrer, attirer les regards…

« Oh Monsieur! Bonjour ! Vous profitez des vacances ? »

Oui je profite.... Et toi Stéphanie, que vas-tu faire pendant ces vacances  ? Elle n’ a pas grand chose à me dire. Mes élèves sont des ruraux et le Pays de Caux n’ offre pas beaucoup de distraction. Les villages sont éloignés les uns des autres. Les fermes isolées sont nombreuses. La vie, comme le climat, y sont rudes. Maupassant et Flaubert, nos célébrités l’ont dit mieux que moi, ce Pays. Le horsain, celui qui n’est pas né ici, est encore regardé de travers. On soulève discrètement le rideau à carreaux pour observer l’étrange étranger. Et on laisse aboyer le chien longtemps dans la cour avant de répondre au coup de sonnette de l’ importun. Forcément importun. Même s’ il pleut… Surtout s’ il pleut ! On dérange toujours dans le Pays de Caux. Mais on sait aussi être solidaire. Tradition de marins. Les hommes y ont les doigts épais et crevassés de ceux qui remuent la terre ou qui remontent les filets. Ils ont les yeux bleus et fatigués des agriculteurs endettés jusqu’à la gorge, des pêcheurs qui voient le port se vider de tous les bateaux, remplacés par ces cochons de plaisanciers , les parisiens comme ils les appellent. Quand on n’ est pas d’ici, on est de Paris de toute façon !

Je les aime ces hommes là ! Les vacances, eux, ils en entendent parler.

Et leurs enfants ne veulent pas poursuivre l’activité du père. Trop dure ! En 36 ans de métier, mes Principaux de collège ont souvent affiché une note qui annonçait la disparition d’ un parent d’élève. Le suicide est fréquent en Pays de Caux. Mais l’enfant est là. La vie doit continuer, heureusement. Ils ont les ambitions de leurs parents, modestes. Même ceux qui sont doués ne veulent pas poursuivre des études trop longues. Il faut travailler, gagner un salaire, rapidement. Les filles veulent être coiffeuses, les garçons mécaniciens. Pas tous, mais beaucoup. Et on peut tout essayer, ils n’ en démordent pas ! C’est qu’on est têtu en Normandie !

« On refera de la poésie l'année prochaine? »

Oui Stéphanie, on refera de la poésie. Tu verras, je vais te surprendre ! Il faut toujours les surprendre ! Chaque cours doit être un cadeau à leur faire. On n’ y parvient pas à tout coup. Tout se joue dans les cinq premières minutes. Si vous parvenez à accrocher leur regard, leur attention et leur curiosité, alors c’ est gagné. Ils vous suivront au bout du cours, au bout du monde, sur des bateaux imaginaires. La classe sera l’île de Robinson, la scène du Bourgeois Gentilhomme, la Guerre de Troie y aura lieu et la conjugaison, la grammaire et l’ orthographe prendront du sens. Eh oui, Monsieur le Ministre, l’ enseignement n’ est pas qu’affaire d’ experts ou de donneurs de leçons ! Il est aussi, SURTOUT, affaire de passion et d’ amour.

 Je les aime ces enfants là ! Les vacances, ils les ont bien méritées...

«  A bientôt Stéphanie ! »

 L'air est vif. Mais il fait un soleil magnifique. Je me dirige vers le port pour aller regarder les hommes sur les quais, réparant un filet ou rangeant leurs casiers. J irai peut être même boire un café avec eux. J aime les entendre parler. Ils parlent si bien de leur vie et de leur bonheur. Jamais de la dureté de leur existence.

 Et pourtant, ils en auraient des choses à dire, eux qui n’ont que très peu de privilèges !

Apprendre est une gourmandise...

L'Ecole, au sens large, semble avoir oublié cet aspect pourtant essentiel sans lequel il ne peut exister de "plaisir d'apprendre" pour reprendre le joli titre du livre de Philippe Meirieu. Oh, bien sûr, des milliers d'enseignants, chaque jour, inventent, imaginent, créent et recréent pour offrir à leurs élèves des "moments d'être", ces moments où, comme par miracle, les murs de la salle de classe s'effondrent pour laisser place à un autre lieu, indéfinissable, invisible ou visible aux seuls participants. Un lieu et un moment partagés  : ceux du bonheur d'apprendre, de comprendre et, donc, de toucher au plus près le trésor offert à nos élèves  : la LIBERTE, seul outil nécessaire permettant de contourner, d'écraser même, les fatalités, les destins écrits d'avance, les têtes baissées devant l'échec, la résignation et ce sentiment atroce de ne pouvoir jamais accéder aux savoirs toujours réservés aux mêmes, aux mêmes mais pas à tous.

Pas à tous ceux qui, happés par une société qu'on leur présente comme "idéal" mais n'étant que celle de la "consommation/pulsion", du jeu vidéo à outrance, des émissions de télévisions plus stupides les unes que les autres, iront grossir les rangs déjà très serrés des décrocheurs, "en difficultés majeures", abandonnés sur le bord de la route tracée par et pour d'autres: les initiés. Ceux-là ont perdu le goût... La gourmandise leur est inconnue, eux qui avalent leur soupe vespérale à la grimace des devoirs à la maison que, de mauvaises notes en mauvaises notes, ils ne font même plus.

Mais voilà. Notre Ecole est fabriquée pour fabriquer des "modèles". Et si possible des "modèles" qui aiment souffrir, qui savent courber l'échine, garder le silence, lever la main, comprendre vite... En 55 minutes pour le collège, multipliées au quotidien par d'autre 55 minutes. Tu n'as pas eu le temps de comprendre l'accord du participe passé avec avoir  ? Tant pis  ! Va essayer de comprendre quelques phrases d'anglais puis les inégalités des systèmes de santé dans le monde (programmes de 5ème). Puis tant d'autres choses que tu ne comprendras pas parce que tu n'as plus d'appétit, plus de plaisir...

Heureusement, et je le dis et le pense avec sincérité, des milliers de collègues, en maternelle, primaire et secondaire, accomplissent chaque jour, chaque heure, chaque minute des miracles. Oui des MIRACLES  ! Dans la difficulté, minés parfois par le découragement, ils y reviennent. Les uns transformant leurs cours en happening insensés, les autres en toute discrétion laissant leurs élèves investir l'espace des savoirs, les accompagnant dans la découverte d'îles merveilleusement inconnues. Il n'existe pas de méthodes idéales, uniques pour redonner du goût aux savoirs à transemettre. Mais il est quelque chose qui ne peut pas ne pas être présent, toujours: la passion du "Maître". Elle doit se voir et surtout se transmettre. Jamais l'élève ne saisira le plaisir d'apprendre si face à lui se trouve un Maitre désabusé, découragé, uniquement soucieux de son confort et étant persuadé que "le silence est la condition de l'attention quand elle n'est que la condition du sommeil".

Le bonheur d'aller à l'Ecole existe. Il faut aller le chercher et, après l'avoir trouvé, le faire partager loin de toutes "bisounourseries" démagogiques. Non! Le partager pour élever l'élève vers ce qu'il saura vous rendre: Le sourire et le bonheur lu dans ses yeux d'avoir appris!

Refondation de l'Ecole ?... Il y a urgence  !


Monsieur Benoit Hamon est Ministre de l'Education Nationale depuis quelques jours. Des rumeurs, des bruits de couloirs laissent entendre que la réforme dite "des rythmes" pourrait être "assouplie".

"Assouplie"?... En langage politique cela peut signifier immobilisme, enterrement. Rien ne serait pire  ! Vincent Peillon n'a sans doute pas "tout fait bien" comme disent nos élèves. Il aurait dû... Il aurait dû... Certes... Mais n'oublions pas ce qu'il a osé faire dans un contexte difficile, face à des interlocuteurs très divers et dont les objectifs ne sont pas toujours l'intérêt des enfants. La première brique d'un chantier gigantesque a été posée. Il serait criminel qu'elle restât la seule.

Car il y a urgence  ! Je ne vais pas ici revenir sur LES urgences. Le constat est établi. Les pistes à emprunter pour améliorer, métamorphoser -  pour reprendre la jolie formule d'Edgar Morin  - la "Maison Ecole", son système, ses anachronismes, ses aberrations, sont connues. Elles existent. Elles sont même appliquées dans certains établissements publics français et à l'étranger.

Alors  ?... Alors je mets en garde, en praticien de l'Ecole (je suis professeur en collège depuis 37 ans) sans pousser de hauts cris - car plus on hurle, moins on est entendu - contre ce cancer récurrent  : l'immobilisme ou, au mieux, les réformettes à la marge empilées sur un mille-feuilles de plus en plus lourd à digérer.

Nos élèves n'ont que faire des compromis politiciens, des luttes idéologiques PS/UMP (pour ne citer que ces deux-là), des combats entre pédagogues etrépublicains. L'Ecole est l'affaire de TOUS  ! Aucune refondation ne sera pérenne si chaque Ministre, chaque gouvernement et chaque alternance apportent leur lot d'idées "neuves". Encore moins évidemment si la Rue de Grenelle se bunkérise attendant les prochaines échéances électorales.

L'Ecole n'a pas besoin d'un médecin. Mais de pompiers secouristes car l'effondrement est proche. Tout n'est pas perdu certes. Les enseignants de ce pays, dans la difficulté, le découragement, gardent la foi, l'enthousiasme, le désir de faire progresser, d' ELEVER leurs élèves. Les forces vives de l'Ecole (au sens large), ce sont les enseignants et ils n'attendent que l'occasion de participer à la construction d'une maison nouvelle.

Pour cela, trois propositions  :

1- Nommer un Ministre INAMOVIBLE, entouré par une équipe solide et durable, une femme ou un homme reconnu à droite et à gauche, porteur d'un projet idéologiquement structuré autour d'un seul objectif  : des élèves heureux d'apprendre en leur fournissant les moyens de ce bonheur d'apprendre, de comprendre, de chercher et de savoir (entre 2002 et 2014, ma compagne Professeur d'Ecole a connu 9 Ministres différents! Depuis 1983 j'en ai connu 14  !)

2- S'inspirer, sans les copier-coller, des réussites observées à l'étranger. Et il n'y a pas que la Finlande.

3- Organiser un "Grenelle" de l'Education qui aura pour objectif unique de définir les OBJECTIFS pour l'Ecole du XXIème siècle (on les connait!). Rassembler TOUTES les tendances pour les faire travailler ENSEMBLE afin de construire ENFIN l'Ecole, non pas de tel, ou tel, mais de la REPUBLIQUE!

Et qu'on ne me parle pas d'utopie  ! Ou plutôt si  ! Car que serait un projet d'une telle ampleur sans un minimum de folie  ?

L'esprit de l'enfance

Je lis et entends que l'enfant est en danger. C'est vrai. Et les dangers sont multiples. Je pense aussi qu'en ne protégeant que l'enfant, on se prive d'un autre combat, plus essentiel. Car il ne s'agit pas uniquement de l'enfant mais de l'esprit de l'enfance. Lui aussi, lui surtout, court un péril mortel.

Ne sommes-nous pas, toutes et tous, de grands enfants  ? Hélas je crains que non. De plus en plus nous jouons à l'adulte. Nous fanfaronnons, plastronnons. Et le cynisme, l'hypocrisie, les faux-semblants l'emportent partout. Nous avons trop oublié l'esprit de notre enfance, de l'enfant qui, bien que n'ayant jamais été un ange accroché aux plafonds des chapelles, savait mieux que personne déceler le mensonge, flairer la violence, débusquer la menace.

C'est l'esprit de mon enfance que je conserve toujours au plus près de moi. Il est une référence. Une défense. A chaque blessure que la vie nous inflige, c'est lui qui m'a aidé à traverser la douleur. Mon métier m'a offert l'immense bonheur de vivre au milieu des enfants, des adolescents. Que de vérités ils m'ont apprises. Que de mensonges ils m'ont révélés. C'est avec eux, au milieu d'eux que j'ai illustré cette belle phrase de Bernanos:

"Qu'importe ma vie! Je veux seulement qu'elle reste jusqu'au bout fidèle à l'enfant que je fus" (Les Grands Cimetières sous la lune).

J'entends déjà quelques hauts-cris  :  "Mais ils savent aussi être cruels!". Oui ils savent. Ils ne sont pas que tendresse ni innocence. Pourtant, quand je me demande avec Rutebeuf ce "que sont mes amis devenus", je replonge dans l'esprit de l'enfance comme quand je plongeais nu dans les eaux agitées de l'Atlantique, sur la longue plage d'El Jadida, au Maroc de ma jeunesse à jamais ancré en moi. Et l'eau des souvenirs glisse sur ma peau, caresse ma mémoire et apaise mes tristesses.

Ces jours-là, je ne suis pas l'enfant que j'étais. Je "suis" l'Enfance. Préservons, adultes que nous sommes, cet esprit-là. Il n'est pas "saint". Il n'est que nécessaire  ! Absolument et irrémédiablement nécessaire  !

Les petits nationalismes...

La guerre, les guerres, souvent, sont nées des replis sur soi, du renoncement à l'ouverture aux autres, aux étranges étrangers qui, à force d'étranges, devinrent "trop étrangers". 1914-1918 dont on célèbre le centenaire fut la conséquence, entre autres,  de l'accumulation de nationalismes opposés. Jusqu'à la boucherie  !

Le parallèle pourra sembler très audacieux mais l'Ecole vit depuis des années l'exercice indigeste de "nationalismes" accumulés. Ici les Républicains, là les pédagogues. Ici la méthode syllabique, là la méthode globale. Ici les syndicalistes, là les non syndiqués. Ici le primaire, là le secondaire. Ici l'élite des grands lycées et des classes préparatoires, là les lycées professionnels. Ici les professeurs titulaires, là les Titulaires en Zône en de Remplacement (TZR)... Et j'en passe tant la liste est longue. Notre profession, dit-on, a un statut. Non, elle a DES statuts indéboulonnables, chacun agrippé au sien. C'est dangereux, c'est inefficace, c'est la source de blocages nombreux, de conflits récurrents. Et qu'on ne vienne pas me dire qu'il ne s'agit là tout compte fait que (prenez une profonde inspiration!) "de l'absolue nécessité de la pluralité des points de vue nécessaires au dialogue à l'intérieur de la grande famille de l'Education Nationale qui ne saurait se satisfaire de la pensée unique pour construire une Ecole multiple et multiforme..." etc, etc. Des phrases de cet ordre me font fuir!

Car ce discours-là est, de fait et pas les faits,(observez!) l'illustration des "petits nationalismes", des prés carrés que chacun défend becs et ongles et, de renoncements en petites lâchetés, de concessions aux marges et de petits arrangements entre "amis", de statu quo en statu quo, l'arme permanente  brandie dès qu'un Ministre un peu, un tout petit peu plus audacieux (suicidaire  ?) que les autres, s'autorise à proposer quelques changements. Etrange profession que la notre, étranges enseignants souvent révoltés pour eux-mêmes, sincèrement et légitimement, mais qui, si l'on touche à l'emploi du temps du professeur d'espagnol ou si l'on réduit d'un paragraphe le programme d'Histoire (La géographie en général tout le monde s'en contrefiche), montent aux crénaux  ! Halte là! Ne touchez plus à rien  ! Statu quo  ! Statu quo  !...

Qu'on prenne garde quand même à ne pas rester enfermés encore trop longtemps dans nos "nationalismes" respectifs. L'Histoire nous apprend que les blocages ne se débloquent que dans et par la violence. Cette violence qui s'exerce déjà à l'encontre de nos élèves mais aussi des enseignants dont le mal-être est grandissant.

Combien de temps encore abusera-t-on des impatiences respectives  ? Combien de temps encore préfèrera-t-on les dogmes à l'audace  ? Combien de temps encore nous fera-t-on croire que le salut de l'Ecole passe par le protectionnisme des "nationalismes" mesquins  ?

Tous à poil... L'histoire vraie...

Jean-François Copé, désireux sans aucun doute de ne pas se laisser déborder par des groupes sectaires non contrôlables, s'est dit choqué par le livre intitulé Tous à poil, écrit par Claire Franek et Marc Daniau (Ed Rouergue 2011). « Quand j'ai vu ça mon sang n'a fait qu'un tour » s'est-il exclamé !  

L'ouvrage, paru en 2011, n'a choqué que lui. Il a même reçu le prix Libbylit décerné par la branche belge de l'Union Internationale de Littérature pour les Jeunes (L'IBBY).  

M. Copé emporté par sa fougue légendaire ou par un aveuglement de circonstance a d'autre part affirmé que cet ouvrage était « recommandé par le Ministère de l'Education Nationale ». Il n'en est rien puisqu'il n'a jamais figuré sur la liste officielle du Ministère en question.

Une chronologie intéressante

2009 : une association ardéchoise, l'Atelier des Merveilles, désireuse de promouvoir l'Egalité Femme/Homme, établit une bibliographie portant sur ce thème.  

2009/2010 : cette liste intéresse la déléguée départementale de l'Ardèche aux Droits des femmes. Elle la propose à ses responsables nationaux.  

2010/2013 : la liste des livres inscrits dans cette bibliographie est mise à jour chaque année.  

2013 : première apparition de l'ouvrage Tous à poil, incriminé par Mr Copé.  

Cette liste ne sera citée qu'à deux reprises de manière « officielle » :  

1 - par le CRDP de Grenoble qui - c'est son rôle - propose des ressources aux enseignants  

2 - dans une liste de conseils et de méthodes destinés aux enseignants en formation et en marge de l'ABCD de l'Egalité.  

Précision : les plus farouches adversaires de la soi-disant « Théorie du genre » ne vont pas s'attaquer à cet ouvrage en particulier mais à la liste complète des 92 livres indiqués - et non pas « recommandés »!- aux enseignants.  

Tous à poil est donc en fait un ouvrage qui a été d'abord choisi par des parents d'élèves puis inclus dans une liste locale avant d'arriver entre les mains de M. Copé qui lui a fait une publicité extraordinaire ! Il est parfois bon de remettre les pendules à l'heure...  
« Théorie du genre » et autres discours sectaires...

 
Ils vont aujourd'hui, 2 février, défiler à nouveau... « Ils »... Les défenseurs de la famille, les anti « Mariage pour tous », les adorateurs des Dieudonné/Soral, les Nationaux-Socialistes (si si, il y en a encore!), les ultras cathos qui ont oublié le message de l’Évangile - l'ont-ils seulement lu  ?  - les naïfs ou faux naïfs qui ont cru à la rumeur savamment orchestrée autour d'une imaginaire « théorie du genre » enseignée à l'Ecole primaire... Quelques élus du Front National et de l'UMP viendront grossir le flot d'une rivière polluée par les miasmes putrides d'une France qui existe mais qui se trompe et qui nous trompe !

Les propos entendus ces derniers jours et portés par les réseaux sociaux, démultipliés jusqu'à la nausée, sont sectaires dans leur fond comme dans leur forme. Relayés par quelques sommités universitaires ayant «pignon sur plateaux télé», ils prennent corps, imprègnent les esprits peu informés. Comment des parents ont-ils par exemple pu croire que des instituteurs enseignent - ENSEIGNENT !- la masturbation à des enfants de maternelle ? Faut-il que le dialogue entre parents et enseignants soit à ce point rompu ! Faut-il que l'Ecole soit à ce point repliée sur elle-même pour qu'une rumeur absurde fasse écho dans certaines familles !

Les sectes, oui les SECTES, vont donc défiler... Avec leurs cortèges de gestes obscènes, de propos abjects, de haine, de division, de rejet. Ils ont le droit de défiler. J'ai le droit de dire mon dégoût et ma tristesse. Mon dégoût et ma tristesse de voir ces familles, respectables mais égarées... De voir et d'entendre ces jeunes, pour certains d'origine très modeste, entraînés par des gourous RESPONSABLES et illuminés. Ecoutez-les manipuler la jeunesse sur You Tube ! Ils manient bien le verbe, maîtrisent l'outil informatique mais leur discours est vide de sens, tournant et retournant sur lui-même. Pourtant, il « prend ». Pourtant leur but est atteint parfois, trop souvent : la mainmise sur la mémoire... Faut-il que l'Ecole, un jour, ait failli quelque part pour permettre à ces «fous » d'embrigader si facilement une jeunesse abandonnée. Sans doute, sans aucun doute, faudrait-il introduire l'apprentissage de l'esprit critique. Notre Ecole produit de bons élèves... Permet-elle des esprits éclairés ?... Manifestement pas toujours... Néanmoins que les Soral et autres Béatrice Bourges ne se bercent d'aucune illusion ! Aucune ! Notre mission est et restera d'éduquer ! Sans laisser un millimètre d'espace à l'ignorance organisée, à l'obscurantisme revisité, aux mensonges sous les rumeurs, à l'horreur du révisionnisme et du négationnisme !

Alors défilez, défilez encore sectes et sous-sectes... Vous trouverez des opposants sur votre route... Des opposants aussi déterminés que celles et ceux qui un 6 février 1934 dirent non aux ligues d’extrême droite. Un non peut-être timide au début... Mais comptez sur nous pour qu'il se fasse entendre et de plus en plus fort...

No pasaran, comme on disait... NO PASARAN !
Fatigue et exaspération...

Janvier est un mois que j'ai toujours trouvé difficile. Pour les enseignants comme pour les élèves. Des jours qui n'en finissent pas... La grisaille et le froid normands... La pluie... A cette fatigue sournoise vient s'ajouter, depuis quelques semaines, l'exaspération... Hier encore, à la cantine, j'ai eu droit aux sempiternels propos véhiculés et répétés par quelques-uns depuis des années  :

- "Le niveau baisse"... Quel niveau  ? Par rapport à quelle exigence attendue  ? Pour quel type d'élève  ? Dans quelles matières ? A ces questions-là évidemment il n'est pas répondu... Jamais  !...  

- "Evaluer par compétences  ? Une usine à gaz  ! On n'y comprend rien !"... Mais a-t-on jamais VOULU chercher à comprendre? N'est-on (moi aussi parfois  !) jamais allé chercher les difficultés avant d'apprécier les bienfaits  ?... N'est-on pas contre toute nouveauté car si "heureux" dans le confort des habitudes ?... J'en passe...

- "Pour enseigner par compétences, il faut être formé  !"... Ce qui est vrai... Mais encore faudrait-il ne pas dénigrer continuellement TOUTES les journées de formation... Et TOUS les formateurs...

- "Tu as vu, la rentrée prochaine aura lieu en août ! C'est scandaleux  !"... Oui, enfin le 29 août, un vendredi... Pas un mot en revanche, pas une protestation, au sujet d'un calendrier scolaire bancal qui se termine par une période de onze semaines... Sans parler d'autres aberrations dont tout le monde se contrefiche depuis des années et qu'on "réveille" à l'occasion... Il est des "colères opportunistes"...

- "Je trouve que la réforme des quatre jours et demi est une bonne idée mais elle a été mal faite  ! Et trop rapidement  !... je suis pour la refondation mais une vraie  !"... Une "vraie"... "Mal faite"... "Trop rapidement"... Tout n'est pas faux mais - moi aussi je peux me permettre d'utiliser ce "mais" si commode - ces reproches ne sont souvent que les faux-nez de l'immobilisme. Il ne s'agit pas d'aller moins vite ni de mieux faire. Il s'agit d'abord et avant tout de ne surtout pas bouger les lignes... Notre "système" ne fonctionne pas mais contentons-nous de lui... Les habitudes, encore, mêmes mauvaises, cela a du bon... Ca rassure...

Tout cela me fatigue et m'exaspère. Je l'ai fait savoir, calmement... Posément... J'ai argumenté...

La fin de l'insouciance...

"Ah, alors c'est la fin de l'insouciance..." Cette phrase, je l'ai prononcée, il y a quelques jour,s alors qu'un ami me disait qu'il inscrirait son fils en maternelle à la rentré 2014. Pourquoi ai-je dit cela  ?... N'aurais-je pas dû dire  : "C'est formidable! Il va apprendre, s'élever, respecter l'autre..." Ou bien: "Ah l'Ecole! Il va y être heureux et tu le retrouveras chaque soir souriant et chaque jour transformé par ce qu'on lui aura inculqué"...

Or je n'ai pas dit cela... J'ai dit  : "Ah, c'est la fin de l'insouciance"... Terrible phrase, venue naturellement dans et par ma bouche... Comment ai-je pu prononcer ces mots  ? Aussi facilement... Terrible phrase qui n'est que le résultat d'une perversion  : celle de l'Ecole.

Oui, depuis des années, l'Ecole est pervertie.

Pervertie par l'immobilisme voulu et organisé puis maintenu par quelques syndicats irresponsables, véritables "machines" à maintenir les choses en l'état, quel que soit cet état. "Il faut satisfaire la base", dit-on dogmatiquement. Et le dogme, cela ne se discute pas. Comment, pourtant, peut-on croire et faire croire que des statuts nés en 1950 ne méritent même pas un léger dépoussiérage  ? Loin de moi l'idée d'instruire le procès de ces syndicats-là. Ils sont indiscutablement utiles et nécessaires. Ils le seraient plus encore en acceptant de refonder les acquis quand ils ne font que maintenir des traditions anciennes, en décalage total avec les réalités présentes.

Pervertie par des absences notoires... Comment ce métier qui s'apprend peut-il satisfaire celles et ceux qui le servent avec dévouement et passion sans formation continue digne de ce nom  ? Il suffirait donc d'obtenir tel ou tel diplôme, de passer tel ou tel concours donnant accès à tel ou tel titre, pour enseigner ensuite pendant environ quarante ans, assis sur des certitudes à n'entretenir que par habitudes  ?

Pervertie par un émiettement aux nombreux visages... Emiettement des statuts, émiettement des emplois du temps, émiettement des examens et concours (La France est la championne du monde des examens!), émiettement des équipes pédagogiques qui n'ont d'équipes que le nom, émiettement des objectifs, émiettement de tout  !

Et notre Ecole, d'émancipatrice est devenue gare de triage, reproduisant année après année les différences et inégalités. Chaque classement PISA, aussi discutable soit ce classement, le dit et le confirme. On lit ces classements, on les commente quelques jours et puis on continue de faire comme si rien ne s'était passé... Qu'un Ministre ose vouloir, maladroitement ou pas, transformer même à la marge et c'est immédiatement le tollé. Surtout ne changeons rien! Ou -c'est une variante qui n'est qu'un faux nez de l'immobilisme - changeons mais "pas comme ça".

Alors on a vu apparaître les phobies scolaires. Nos élèves sont parmi les plus silencieux du monde. Ils apprennent beaucoup de choses sans savoir s'en servir. On les a leurrés avec l' "égalité des chances" quand il fallait parler de droit à l'éducation pour tous. L'infantilisation des personnels enseignants fait des ravages. Les parents les moins informés ne comprennent plus cette Ecole-là...

Oui vraiment c'est la fin de l'insouciance... Jusqu'à quand  ?

Les sites Internet des médias nationaux et réseaux sociaux, piloris du XXIème siècle...

De récentes affaires dites de "violences scolaires" ou de "harcélement scolaire" ont alimenté les médias et réseaux sociaux. A chaque fois, la chronologie des événements est la même  :

- révélation de l'affaire par la presse locale,

- reprise par Internet (Facebook et Twitter principalement),

- arrivée massive des médias nationaux et de leur artillerie lourde sur les lieux - Images, sons et entre cinq et six minutes pour la Grand-Messe du 20h,

- milliers de commentaires sur les réseaux sociaux et les sites Internet des grands médias,

- épuisement du sujet,

- clap de fin...jusqu'à la prochaine fois...

Le tout sur environ deux jours.

Alors que la violence et le harcélement scolaire, qui impliquent des enfants, des mineurs, devraient obliger chacun à la réflexion, à l'apaisement, à la discrétion, c'est tout le contraire qui se produit. En l'espace de quelques heures professeurs, administration, parents, "témoins" plus ou moins sollicités et orientés, enfants sont livrés en pâture par le biais des moyens contemporains de l'information.

Sur les réseaux dits "sociaux", le déferlement est "tsunamique".. Il est surtout d'une violence et d'une vulgarité à faire peur  ! Sans aucun recul, sans rien savoir des affaires très rapidement traîtées - et souvent mal traîtées- c'est un concours de bêtises, de généralités, d'injures, de haine. Réseaux "sociaux"  ? Mais de quelle société parle-t-on là  ? De celle dominée par l'immédiateté, le superficiel, le pathos, la dénonciation gratuite  ? Les sites Internet des médias nationaux sont-ils les piloris du XXIème siècle  ? Les commentaires ouverts ne sont-ils que prétextes à attirer les "clics" destinés au "buzz", seul moyen quand on refuse de réfléchir d'engranger les mannes publicitaires  ? Nous sommes submergés par les clics, les twitts, les buzz, les like, les com'... Autant de caractères, de mots, de phrases qui par leur vitesse de propagation ne "font plus sens". Ou plus exactement faussent tout sens. C'est encore plus dangereux.

Le parallèle semblera peut-être audacieux mais je vois dans l'émergence des groupuscules protestataires (Dindons, Bonnets rouges, Pigeons, Gilets jaunes...) la même volonté d'être celui qui hurlera plus fort, plus vite que les autres. Peu importe le nombre pourvu que le hurlement soit entendu... Les sondages et leur dictature feront le reste... Et puis on commentera les sondages. A quand un sondage sur les commentaires... Cauchemar  !

Dans quelques jours, Vincent Peillon, Ministre de l'Education Nationale, lancera une grande réflexion sur le harcélement à l'école. Excellente initiative. Hélas, je vois déjà gonfler la vague des petites phrases, des arguments médiocres, de la réflexion avortée, des articles oubliés à peine seront-ils lus. Je vois déjà le recul nécessaire noyé sous l'obligation des réactions... Dites-moi que je me trompe!...
Léonarda... Triste affaire...

Leonarda... Ce prénom restera, plus encore qu'un visage, dans les mémoires. Il restera gravé pour nous rappeler une triste séquence.

Triste, en effet, car l'expulsion d'une adolescente, quelle qu'elle soit, quelque jour que ce soit, en temps scolaire ou hors temps scolaire, est toujours un échec collectif. La France, quoi qu'on en dise, est regardée par le monde. Elle est, aujourd'hui encore, considérée comme la "mère" des libertés fondamentales, le pays de Montesquieu. Or c'est dans ce pays - un pays parmi d'autres mais observé davantage que LES autres - qu'une élève fut, un jour, extraite d'un car scolaire pour rejoindre un pays dont elle ne connassait rien.

Triste, car sa famille, son père en particulier, a utilisé une adolescente   -son enfant!  - pour parvenir à ses fins. Il a menti à tout le monde, fait mentir toute sa famille et a précipité la chute d'une jeune fille face à la caméra. Les défenseurs et les opposants pouvaient s'en donner à coeur joie. Une élève "kosovaro-italienne" interpellée, un père menteur, un ministre médiatique, l'Ecole... Bref tous les ingrédients d'un psychodrame télévisé avec, en point d'orgue, cet hallucinant dialogue à distance entre une Leonarda fusillée par les flashs des photographes et le président de la cinquième puissance mondiale fusillé par l'opinion.

Triste, car Leonarda passa, très rapidemen,t du statut de sujet à celui d'objet. Sujet d'une légitime et compréhensible inquiétude... à objet de joutes politiciennes dont l'enjeu n'était absolument plus de la faire revenir en France mais de s'offrir le scalp d'un ministre de l'Intérieur.

Triste, car Leonarda cristallisa très rapidement ce qu'il y a de pire dans l'analyse d'un fait d'actualité  : la compassion, le sentimentalisme, l'émotion... Tout cela décuplé par les réseaux sociaux déchaînés, réagissant très et trop vite, sans recul. Tous exigeaient que le Chef de l'Etat s'exprime avant les conclusions du rapport d'enquête. Ce qui eût été une faute grave  ! Mais les internautes exigeaient leur pitance quotidienne. Il fallait alimenter la machine à "Posts", à "Tweets", à "Com'"... Il fallait du pain et des jeux  !... Il fallait des larmes, des cris, des polémiques... Il fallait aller vite. Il devenait inconvenant de se taire. Il devenait incongru de réfléchir. Il devenait scandaleux de prendre du recul  !

Triste, enfin, car Leonarda, à son corps défendant, restera le révélateur de l'hypocrisie généralisée. La sanctuarisation de l'Ecole, qu'aucun texte officiel, aucun décret, aucune Loi n'officialisent clairement hélas, était exigée par toutes et tous. Pourquoi pas  ? J'y suis très favorable. MAIS cela ne doit pas servir de prétexte à jeter un voile pudique sur nos "consciences tranquilles", soudain tranquilles quand des dizaines d'enfants sont extraits de chez eux tous les jours pour être renvoyés dans d'improbables pays. Et ceci depuis des années  ! Ceci ne doit pas nous faire oublier tous ces "exclus de l'intérieur", enfants Roms déscolarisés en particulier dont tout le monde se contrefout à part quelques courageux comme le  Réseau Education Sans Frontières.

Lycéens, si demain vous descendez dans la rue, ne le faites pas à l'occasion seulement d'une poussée de fièvre ponctuelle et surdimensionnée... Ce sont des milliers de "Leonarda" qui, en ou hors temps scolaire, disparaissent chaque jour sans qu'on s'en soucie le moins du monde. La société du spectacle, du spectaculaire, vous piège. "Pas vu pas pris"...  N'attendez pas les caméras pour observer, analyser, vous engager, réclamer. Sans violence ni excès. Prenez le temps... Cela évitera qu'il vous enferme dans des prisons invisibles dont les gardiennes sont des chimères...

Refondation - Exigeons le possible... Nous obtiendrons l'impossible

La refondation de l'Ecole, voulue et annoncée par le candidat Hollande, mise en chantier par Vincent Peillon sur la base de l'Appel de Bobigny signé par la quasi totalité des intervenants de l'Ecole, doit réussir et chacun doit retrousser ses manches pour, dans une construction critique, faire en sorte que nos ELEVES ne subissent pas les conséquences tragiques de nouveaux reports dont la "Maison Educ' Nat'" a le triste secret. L'immobilisme et les réformettes ont enfermé l'Ecole dans un sanctuaire isolé du monde, replié sur lui-même, évoluant en vase clos et tournant en rond.

Pire, cette Ecole - au sens institutionnel du terme - ne reproduit plus que des inégalités, laisse 150 000 enfants sans diplômes et par an, sur le bord du chemin. Entre beaucoup d'autres lacunes. Il est urgentissime de donner aux personnels de l'enseignement, à tous les personnels, les moyens de métamorphoser un édifice fissuré. Il faut évidemment aussi, dans un même mouvement, que ces personnels aient la volonté commune de refonder l'Ecole, en mettant leurs divergences, leurs a priori, leurs habitudes entre parenthèses.

La refondation en marche est pour le moment un nouveau-né. On ne peut pas exiger de ce "bébé" qu'il se mette à marcher alors qu'il vient de naître. Prenons le par la main, accompagnons-le, conseillons-le, mais de grâce, n'exigeons pas de lui l'impossible au risque de le voir lourdement chûter pour ne plus se relever.

Pierre Frackowiack dans sa rubrique régulière chez nos amis d'Educavox, dit très justement ce qu'il conviendra d'apporter à cette inévitable refondation. Je me permets de reprendre ses recommandations pour la pleine réussite du travail gigantesque qui attend Vincent Peillon et ses équipes:

"Comme de nombreux « experts », pédagogues, sociologues, philosophes, comme Philippe Meirieu, j’attire l’attention depuis toujours sur:

  • La difficulté de refonder avec les mêmes finalités implicites, les mêmes programmes, les mêmes pratiques de management, le même climat de défiance, que celui qui sévissait sous un gouvernement ultra libéral...
  • La difficulté de réduire la fatigue des élèves si l’on accepte l’ennui et le massacre par l’évaluation...
  • La difficulté de prévoir des activités autres qu’occupationnelles ou d’exercices, en 45 minutes...
  • La difficulté de mettre en place un projet éducatif local si les finalités et les objectifs généraux ne sont pas partagés et lisibles par tous...
  • La difficulté de mobiliser les acteurs si les activités sont cloisonnées, juxtaposées, superposées dans des usines à cases administrativement contrôlées et validées, sans souci de la qualité et de la portée sociale...
  • La difficulté de concevoir et de réaliser un grand projet d’école et de société, s’il n’est pas conçu, dans la confiance, à la base plutôt qu’au sommet de la pyramide"..
J'approuve ces conseils dans leur totalité. Je demande seulement de ne pas les exiger dans l'instant, de résister à des pulsions qui transformeraient une reconstruction méthodique et patiente en bricolage précipité. On ne peut reprocher au Ministre d'aller trop vite en lui demandant d'aller encore plus vite.

Prenons, tous ensemble, cette refondation en main. Surtout pas pour en faire un Nième motif de blocage comme l'UMP souhaite le faire de manière politicienne et électoraliste! Surtout pas pour en faire un Nième motif de discorde entre tel et tel syndicat  ! La confiance ne se décrète pas! Elle se construit. Exigeons le possible... Nous obtiendrons l'impossible  !

Du politique et de l’accélération du temps...

J'observe la vie politique de mon pays, j'y participe en citoyen responsable et éduqué par des parents qui avaient foi et confiance en la Démocratie, en ses principes et valeurs, en l'action et l'engagement.
Or, depuis quelques années déjà, je m'interroge. Et si le "politique" n'avait plus prise sur la vie quotidienne  ? Plus prise car dépassé par d'autres forces. Les forces économiques, financières, les lobbies divers et variés semblent avoir pris le pas sur le politique. Le temps long dont celui-ci a nécessairement besoin est tous les jours contrebalancé par la vitesse des communications, des échanges, des décisions. Cette "accélération" qui sert de titre au splendide livre du sociologue allemand Hartmut Rosa, est voulue, organisée, amplifiée par les pouvoirs occultes des banques et autres mystérieux décideurs. Le politique tente en ce moment de "re-synchoniser" les choses par des plans de rigueur drastiques après avoir imprudemment laissé enfler une bulle spéculative mortifère. Il était temps... C'est le cas de le dire...

Cette "accélération" que le politique tente d'enrayer désormais touche jusqu'à notre environnement. Les ressources naturelles s'épuisent beaucoup plus rapidement que la vitale reproduction des écosystèmes. Le pire étant à venir si l'on n'y met pas un terme, je veux parler de l' "accélération de l'atmosphère", le réchauffement de la planète n'étant rien d'autre qu'une accélération du mouvement des molécules qui la composent. C'est hallucinant... Le danger étant évidemment plus grand encore quand le politique semble dépassé par toutes ces "accélérations".  Car il en de multiples !

Je souhaite, et beaucoup avec moi, que le politique s'appuie enfin davantage sur les structures associatives. Elles pourraient, à condition de leur en fournir les moyens, participer efficacement à ce mouvement, cette fois de décélération. Les citoyens comme le politique ont besoin de retrouver le temps de la réflexion, du recul, de la délibération, des propositions, des choix réfléchis. Il ne s'agit pas d'abattre la finance. Il ne s'agit pas de nier l'économie. Il ne s'agit pas, comme le caricaturent les contradicteurs, de revenir à la chandelle et au troc. C'est beaucoup plus simple que cela: il s'agit de revenir à la Démocratie politique, seul et unique moyen d'obtenir les consensus nécessaires à la construction raisonnée, non pas du monde présent, immédiat, mais du monde à venir! J'ai trouvé utile, à ce sujet, la proposition du Président de la République de nous projeter vers 2025... Espérons que cette idée ne restera pas qu'une idée... Une de plus…

La Raison doit l'emporter... C'est l'avenir de nos enfants qui est en jeu... C'est l'avenir de nos démocraties pluralistes qui n'en peuvent plus de n'avoir même plus le temps de ralentir… Au risque de les voir s’écraser contre les murs des « marchands d’illusions »….

Consulter les enseignants  ? Soit, mais en connaissance de cause...

La refondation de l'Ecole a, depuis un an, fait couler beaucoup d'encre. Un sujet, un seul, a surtout préoccupé les médias, les syndicats, les parents, les enseignants : les rythmes scolaires...

Soyez rassurés  ! Je n'en parlerai pas ici  ! Tout ou presque a été dit, écrit.

La rentrée 2013 s'est déroulée dans de bonnes conditions et dans un climat apaisé. C'est un bon point à mettre au crédit de Vincent Peillon. Rappelons-nous des rentrées du quinquennat précédent. Il n'était souvent question que de suppressions de postes et de "gestion de flux"! Rien néanmoins n'est acquis. Il faudra tout mettre en oeuvre pour accompagner la refondation, observer ses résultats et dresser un bilan d'étape en juin 2015 lorsque toutes les écoles de France auront adopté les nouveaux rythmes. Il faudra savoir corriger très rapidement les erreurs inévitables. Il faudra qu'elle se poursuive au collège, au lycée, partout  !

Malgré cette rentrée apaisée, nombreux sont encore les collègues appelant une "consultation générale des professeurs", un "Grenelle de l'Education". Pourquoi pas. Je voudrais néanmoins attirer l'attention des uns et des autres sur la fragilité, voire l'inefficacité, d'un tel processus. Oui, consulter la "base" est un noble projet. Mais notre "maison-école", chacun en a conscience, est un immeuble constitué d'étages nombreux. De la maternelle au lycée, à l'intérieur de l'école primaire, à l'intérieur du collège, à l'intérieur DES lycées, les professeurs travaillent sous des statuts différents. Sans parler des personnels de direction, sans parler des "basses" et "hautes" sphères des corps d'inspection. Un kaleidoscope d'intérêts particuliers. Une mosaïque dont les petites pierres de couleur sont le plus souvent en désordre et ne dessinent en aucun cas une figure homogène.

Celles et ceux qui, très sincèrement et légitimement, souhaitent une consultation massive, générale du monde de l'Education en croyant que la "maison" toute entière pourrait en tirer bénéfice risquent d'être déçus. Car, je le crains, cette consultation ne fera que reflêter les disparités, les divergences internes et les conflits d'intérêts particuliers, j'ose le dire, les corporatismes  !

Les professeurs d'école, les professeurs de collèges, les certifiés, les agrégés, les professeurs de lycées d'enseignement général, les professeurs de lycées techniques, de lycées professionnels, les psychologues scolaires, les infirmiers et infirmières scolaires, les personnels techniques, les inspecteurs, les syndicats représentatifs, les fédérations de parents d'élèves, les lobbies divers et variés, toutes et tous défendront LEUR vision de l'Ecole. Les convergences seront rarissimes! Et, au bout du compte, il faudra toujours que le politique décide en évitant de vouloir faire plaisir à tout le monde, "meilleur" moyen de ne faire plaisir à personne  !

Je crois bien davantage à la redéfinition, qui devrait sous peu être entreprise, du métier d'enseigant, des statuts, de la formation, des programmes, du contenu des savoirs à partager, de la formation continue (grande oubliée pour le moment), du temps de présence (eh oui...), des cycles à redessiner... Je crois bien davantage, même si les résistance seront fortes, à la redéfinition des méthodes d'évaluation des enseignants. Le corps de l'Inspection doit lui aussi faire des efforts! Faire sa révolution! L'infantilisation a assez duré  ! C'est un autre débat mais un débat de plus! Notre ami Pierre Frackowiak en parle mieux que moi !

Je crois davantage à la prise en main des outils qui nous sont proposés pour en faire le meilleur usage et dire à nos dirigeants, dans une "coopéaration", une "responsablité partagée", une"co-construction", ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Je lance donc ce modeste avertissement: oui à toutes les consultations désirées mais sans l'illusion de croire que de ces consultations et tours de tables sortira LA solution...
La démocratie participative atteint très vite ses propres limites.
L'informatique à l'Ecole  ? Mille fois oui, mais...

A partir de la question posée par Bernard Stiegler (voir vidéo), des réponses qu'il apporte et après avoir passé deux mois à lire, écouter ce qui pouvait s'écrire et se dire au sujet de l' "informatique à l'Ecole" (pour faire court), je voudrais revenir sur ce qui semble aujourd'hui faire consensus  : la nécessité, voire l'obligation injonctive, d'utiliser les outils informatiques de la maternelle aux Grandes Ecoles.

Je suis absolument persuadé qu'on n'échappe pas au progrès. Plus exactement qu'il serait irresponsable de le fuir au risque de "figer l'Histoire". J'ai toujours, et moi avec beaucoup d'autres, été favorable à l'introduction massive de l'informatique à l'Ecole. Ma propre salle de classe dispose (en collège) de Tableau blanc interactif et d'ordinateurs. J'utilise à titre personnel tous les outils informatiques actuels. Ils ne me sont ni étrangers, ni "antipathiques".

Néanmoins, j'ai constaté en lisant certains propos sur les réseaux sociaux (Twitter et Facebook notamment), en lisant des commentaires sur divers sites pédagogiques, en parcourant très attentivement les comptes-rendus de l'Université d'été Ludovia (e-éducation), que l'Informatique à l'Ecole était souvent, voire toujours, présentée comme LA solution à de multiples problèmes, allant de la maïtrise de l'écriture à la réalisation de thèses de Doctorat en passant par la fin des erreurs d'orthographes ou de mathématiques. Je caricature à peine. L'Informatique "pédagogique" semblait pallier toutes les difficultés. Elle devenait idéale, sans failles, technique, logique, imparable, indispensable et SEUL moyen de transformer un élève faible en bon élève (je l'ai lu), SEUL moyen pour faire d'un professeur fatigué un professeur heureux et efficace dans des salles de classes constellées d'écrans multiples. Les logiciels y étaient décrits, tous, comme de merveilleux outils quasi dotés de pouvoirs magiques. Tout cela semblant être immédiatement à la portée du premier venu, sans apprentissage, sans formation, sans questionnement didactique. Mettez en route les ordinateurs, les machines feront le reste...

Or, chacun sait, les enseignants les premiers, que si les outils informatiques, quels qu'ils soient, sont et seront indispensables à l'avenir, leur apprentissage pour des applications pédagogiques doit être une obligation absolue dans le contenu de la formation des futurs professeurs. Il faut dire et redire que l'utilisation d'un TBI (Tableau blanc interactif), de tel ou tel logiciel, de l'ordinateur en classe ne sont pas des gadgets, gages de réussite systématique. Chaque utilisation de ces outils doit impérativement répondre à une nécessité pédagogique, faire l'objet d'une maîtrise de la part du Professeur, avoir été préparée en amont pour un objectif précis et limité en aval. A la lecture de tout ce que j'ai pu découvrir ici et là, il me semble -  mais j'espère m'inquiéter pour rien  !  - que beaucoup se bercent d'illusions et induisent les collègues en erreur.

Les outils informatiques, que j'utilise, que je trouve merveilleux par la richesse des possibilités infinies - "infini" qui est d'ailleurs souvent aussi un handicap pour l'utilisateur- qu'ils offrent ne remplacent rien. Ils ne sont qu'un MOYEN supplémentaire mis à la disposition des enseignants et des élèves.

N'oublions pas l'Humain. Rien n'est plus beau que le silence d'une salle de classe quand le professeur saisit un livre, choisit un passage au hasard et obtient un "Ouahhh c'était trop bien M'sieur!" avant, pourquoi pas et si la leçon du jour s'y prête, de projeter un tableau de Vermeer ou une sculpture de Camille Claudel sur le beau Tableau Blanc flambant neuf trônant comme trônait jadis le globe terrestre sur l'armoire du Maître...

Le 20 août 2013 : L'Ecole doit s'arrêter sur le silencieux

"D'une rive à l'autre"... "D'un jour à l'autre"... "D'un chapitre à l'autre"... "D'une seconde à l'autre"... Autant de lieux et de moments qui nous font passer d'un état à un autre... Cette transformation liée à un "passage", nous la voyons, l'analysons, l'assimilons avant d'autres passages, d'autres changements...
Mais, nous ne voyons pas l'essentiel. C'est à dire le "à"... Ce moment qui sépare deux lieux, deux instants, deux êtres, deux états. Ce "à", c'est le pont qui relie deux rives mais dont l'utilité principale est ailleurs  : permettre aux êtres des deux rives de se rencontrer en son milieu.

Dans toutes transformations, dans tous passages, il y a ce lieu, ce moment, ce temps, invisible, inaudible, imperceptible, véritable trou noir ou silence entre deux notes d'une symphonie dont on attend la suite quand il faudrait goûter le moment où il semble ne rien se passer quand au contraire c'est LA que tout se passe. 
"Nous regardons le changement mais nous ne l'apercevons pas" disait Bergson.

La politique n'échappe pas au "non aperçu" des bouleversements successifs que les commentateurs les plus savants analysent avec justesse. Pourtant, l'Histoire a souvent démontré à quel point leurs travaux étaient contredits par le réel. Pourquoi  ? Parce que toujours ils oublient d'aller se perdre dans les "trous noirs" qui séparent les "moments" de l'Histoire. Dans le "D'un jour à l'autre", il y a le jour et l'autre, mais il y a le "à" qu'ils mettent de côté provoquant l'erreur dans l'interprétation. Ils suppriment les silences d'une sonate de Bach. Alors le paradoxe devient ahurissant, car supprimant le silence, on n'entend ni ne comprend plus rien!
L'Ecole, elle aussi, doit s'arrêter sur le "silencieux" (plutôt que l'invisible) qui existe entre deux exercices, entre deux réflexions, entre deux cours, entre deux classes. Cet "entre-deux" constitué de moments indépendants de nous comme de nos élèves, c'est la cristallisation ou la décristallisation, parfois la non-cristallisation, des constructions pédagogiques patiemment échafaudées mais inutiles si l'on ne sait pas prendre le temps d' "entendre les silences". Ces "silences", ces séparations, ces écarts, ces discontinuités qui, si on les oublie, si on n'en tient pas compte, nous feront découvrir, sans qu'on s'en soit aperçu, que le changement a eu lieu, en bien ou en mal. Et nous ne serons alors que les répliques muettes du personnage de Proust revoyant un camarade perdu de vue depuis des années et disant: "...il avait gardé bien des choses d'autrefois. Pourtant je ne pouvais comprendre que ce fût lui". (Le Temps Retrouvé). Proust ne dit pas qu'il ne le reconnait pas. Il dit bien qu'il ne peut COMPRENDRE que ce camarade était le même sans l'être, à jamais, tout à fait.
De la jeunesse à l'âge adulte... Tout s'est passé dans le "à", dans le "trou noir", dans le "silence"... 

Il est donc essentiel, AVANT d'obtenir le "J'ai compris" ou le "Je n'ai pas compris", et de s'en contenter, de prendre le temps d'analyser l'échancrure qui, non pas sépare, mais RELIE les moments de nos explications, de nos exercices et interrogations. C'est l'exploration de nos "trous noirs" qui permettra à nos élèves comme à nous-mêmes de prévenir les échecs, d'en comprendre les mécanismes et évitera à tous de s' étonner d'être passés d'une page "A" l'autre sans avoir pris le temps d'analyser et de comprendre ce que fut ce "A"...

Le 17 août 2013 : "Je n'ai jamais entendu un élève me dire qu'il rêvait d'écrire comme Molière..."

Il y a un an, ce devait être en 2012 ou 2011, j'ai pu obtenir des places gratuites pour des rencontres sportives de haut niveau (football en majorité) et à peu près un même nombre de "pass" donnant droit à la visite gratuite de Musées parisiens et rouennais, dont Le Louvre et Orsay. Le total de ces places et entrées avoisinait la trentaine, une quinzaine pour les matchs et l'autre quinzaine pour les musées. Je décidai donc évidemment d'en faire profiter mes élèves de quatrième. Pourquoi ceux-là  ? J'avoue avoir oublié mais là n'est pas l'essentiel.

Je savais que les places "sportives" auraient plus de succès que les places "artistiques". Ce fut le cas puisque seuls deux élèves choisirent des entrées au Louvre et Orsay quand tous les autres, filles et garçons, se jetèrent comme des morts de faim sur les entrées au stade. Je dus procéder à un tirage au sort et je fis, ce jour-là, beaucoup de mécontents.

Cette anecdote démontre, et Pierre Bourdieu l'a dit il y a fort longtemps, que plus l'offre est importante, plus elle crée et accroit les inégalités. Car elle n'est pas préparée en amont. Nos élèves - les miens issus d'un milieu rural dans un contexte social majoritairement "en difficultés" - sont souvent très au fait de la "chose sportive", notamment le football que tous et de plus en plus, toutes, ont pratiqué dès le plus jeune âge et le pratiquent fort longtemps après leurs études. Ils en comprennent les règles, connaissent leurs "stars" bien mieux que leurs leçons, s'identifient à un Lionel Messi ou Christian Gourcuff. Ils saisissent très vite, car on le leur a appris, les enjeux financiers de ce sport. "Sponsor" et "mercato" n'ont aucun secret pour eux. A l'école, au collège, au lycée, cet apprentissage se poursuit. Certains rêvent même de marcher sur les traces de leurs "artistes" favoris. Ils portent souvent le maillot de leur équipe favorite, Barcelone et Marseille tenant le haut de l'affiche. Ils tapissent les murs de leurs chambres de posters. Ils reproduisent les gestes de leurs "Dieux".

Je n'ai JAMAIS entendu aucun élève me dire qu'il rêvait de devenir Van Gogh ou Monet, François Villon ou René Char, Mozart ou Bach, Emile Zola ou Albert Camus  ! Je n'ai JAMAIS entendu aucun élève me dire qu'il avait le poster de Le Clézio ou de Niki de Saint Phalle au dessus de son lit  ! Je n'ai JAMAIS entendu un élève me dire qu'il rêvait d'écrire comme Molière ou Sartre  ! Et cela s'explique très aisément  ! Nos élèves, malgré tous les efforts remarquables des collègues professeurs d'école, puis de nos collègues professeurs d'arts plastiques en collège, n'ont que très peu l'occasion de pénétrer les grandes "arènes de l'art" sauf, évidemment, ceux dont les parents ont des habitudes culturelles qu'ils transmettent à leurs enfants. En milieu rural, une sortie dans un Musée nécessite un déplacement, souvent coûteux, mobilisant des personnels, le tout alourdi par des obligations "paperassières" certes obligatoires mais freinant souvent les meilleures volontés. Et l'offre artistique, de plus en plus grande quoi qu'on en dise, ne fait alors que creuser les inégalités existantes puisque cette offre n'intéresse souvent que les élèves DEJA acquis aux règles de l'art. Education artistique qui, au passage, s'arrête dans sa phase obligatoire, au collège.

Il est absolument obligatoire de réduire cette inégalité. Dès la maternelle et jusqu'au dernier jour des études, qu'elles soient courtes ou longues. Un tableau, une oeuvre musicale, un film, une sculpture, un roman, un monument, bref une oeuvre d'art, ce sont un peu des "matchs de football". Il y a des règles, des enjeux, des "stars". Il suffit de les connaître pour pouvoir les apprécier. Souvent nos élèves rêvent de vivre la vie de tel ou tel sportif, ils rêvent d'une autre vie. Sans le savoir ils sont amateurs d'art. Car à quoi sert l'oeuvre d'art sinon à nous faire vivre d'autres vies que les nôtres, fut-ce quelques secondes? Reste à leur permettre d'en avoir les moyens... Et que ces moyens soient offerts à toutes et à tous! 

Le 9 août 2013 : Vive la rentrée !

Les grandes surfaces ont mis en ligne des tonnes et des tonnes de "fournitures scolaires". La rentrée, c'est maintenant, c'est toujours  ! Pas seulement les grandes enseignes mais aussi une myriade de sites Internet dégoulinant de produits tous plus colorés et attirants les uns que les autres. Beaucoup d'une inutilité absolue !

La rentrée scolaire correspond à l'humeur du temps  : elle est marchande. A tous les sens du terme. Il faut marcher, marcher le long des gondoles, pas vénitiennes pour deux sous, mais organisées scientifiquement pour que les cerveaux des parents et rejetons soient sollicités en permanence et ne fonctionnent qu'en obéissant à des pulsions, celles de l'achat! Il n'est pas "utile" d'acheter. Non  ! Il est "obligatoire" de répondre à une exigence calendaire, celle de la rentrée. Et à la rentrée, on DOIT acheter, on DOIT fournir, on DOIT respecter la mode du moment, lui être dévouée, lui consacrer du temps, être docile et supporter les exigences de son enfant...

Est-il coupable  ? Evidemment pas. Son cerveau, comme celui des parents, a été préparé en amont. La famille déambule munie d'une liste pré-établie. A la télévision, à la radio on a matraqué les esprits dès le 1er août. Chaque marque redouble d'inventivité pour, non pas répondre à vos attentes, mais les créer  ! Enfants et parents, vous êtes innocents dans un monde coupable  ! Coupable d'avoir transformé ce moment, la rentrée scolaire, en vaste marché. Il est regrettable, pour le moins, de constater que le premeir geste d'un écolier, d'un collégien, est un geste d'achat, un geste commercial, un acte marchand. Je n'ai rien contre le commerce. Il est nécessaire. En revanche, lorsqu'il se substitue à la réflexion et, de fait, n'a plus rien de "scolaire", lorsque l'Ecole devient la cible des publicitaires, des supermarchés et n'est plus qu'un coeur (de cible) à mettre en rayon, alors je m'interroge...

L'enfant et l'adolescent sont, dès le premier jour de la rentrée, sommés de comparer les fournitures achetés fin août, parfois bien avant. Pendant les premiers jours, nous (enseignants) n'avons pas des élèves assis devant nous, mais une ribambelles de filles et garçons "sandwichs" arborant les couleurs de leurs marques favorites. Faut-il s'en inquiéter  ? Dans l'immédiat, je ne le pense pas. Très vite, les élèves redeviennent des élèves et, que le stylo ou la trousse soeint de telle ou telle marque, ils redeviennent des stylos et des trousses. L'élève accomplit son "métier d'élève" et oublie qu'il fut d'abord un consommateur bien dressé. Mais le "dressage" et ses effets s'inscrivent peu à peu dans la mémoire. Plus tard, l'adolescent devenu adulte, puis parent, ne manquera pas de faire pousser à ses enfants les mini-charriots que les communicants des supermarchés ont inventés afin d'habituer très tôt, dès cinq ou six ans, les chères têtes blondes et brunes à REMPLIR, à ACHETER, à CONSOMMER jusqu'à l'inutile  !  Surtout l'inutile  ! Rien de plus utile que l'inutile  ! Il faut en permanence le remplacer...

Vive la rentrée!... Surtout pour les marchands...

P.S.: Parents, sachez que soixante-dix à quatre-vingt pour cent du contenu des cartables de vos enfants ne serviront à rien, ou à très peu...

Le 20 juillet 2013 : "J'appelle les enseignants, les artistes, les parents..."

Il y eut la société du spectacle... Il y eut la société de consommation... Il y a aujourd'hui, en plus des deux premières qui sont loin d'avoir disparu, la société de la bêtise et de la médiocrité.

J'observe, depuis quelques semaines, ce qui est proposé aux auditeurs et aux téléspectateurs en "zappant", en "surfant" sur les chaines de radio et de télévision dites "grand public", celles qui font de l'audience. C'est pire qu'affligeant  ! C'est la déconstruction méthodique, scientifique, préméditée de l'intelligence. La culture, l'art, le "beau" ont disparu laissant place au vulgaire, au médiocre, au bâclé, à l'éphémère, au "toujours plus vite". C'est à l'installation à peine dissimulée d'une dictature à laquelle j'assiste. La dictature du "tout économique", dictature du gain facile, dictature de la bêtise érigée en modèle, en "exemple". Dans cet univers hallucinant, quelques îlots résistent courageusement. A condition d'être un "couche très tard". L'exigeant, la qualité semblent réservés aux insomniaques ou à celles et ceux n'ayant pas à régler leur réveil sur six heures trente.

Nous, professeurs, avons le DEVOIR impérieux et urgent, dès la rentrée, de mener ensemble un combat titanesque. Ce combat doit, avec l'aide des parents, des associations, des mouvements pédagogiques et d'éducation populaire, avec l'aide du monde des arts et du spectacle, avec l'aide ne nos ministres de tutelle (Education Nationale et Culture. Je considère le Ministère de la Culture comme un Ministère de "tutelle") permettre à nos élèves, aux générations actuelles, de déconstruire cet Enfer qui réserve quelques parts de cerveaux disponibles à Coca-Cola.

J'appelle toutes celles et tous ceux qui ne supportent plus ce monde sans art, ce monde sans "beau", ce monde inculte et acculturé dans lequel on enferme les plus modestes à dire NON  ! J'appelle les artistes de ce pays, quel que soit leur domaine, à se dresser et à combattre. L'art est une arme. L'art doit être une arme. L'art dot redevenir une arme! Aidez-nous, nous enseignants qui chaque jour constatons les ravages de la peste bêtifiante, à mettre hors d'état de nuire ces marchands de médiocrité  ! J'appelle nos Ministres de l'Education et de la Culture à tout mettre en œuvre pour que l'éducation artistique soit le pilier de la reconquête. Le projet "Education artistique pour tous" doit être soutenu, réalisé! Hélas, j'apprends en écrivant ces lignes que certaines régions ne financeront plus les options culturelles des lycées. C'est une erreur. Une faute  !

J'appelle chaque enseignant, de la maternelle à l'université et aux Grandes Ecoles, à entreprendre, dès la rentrée scolaire puis universitaire, tout ce qu'il est possible de mettre en place pour  faire de l'Art plus qu'une "matière" mais bel et bien le "général en chef" d'une armée montant à l'assaut des "univers imbéciles". Pour les abattre  ! J'appelle chaque collègue à défendre l' Histoire des Arts en collège! A développer, à améliorer cet outil.

J'appelle chacun d'entre nous ainsi que les parents d'élèves à EXIGER que l'art plastique et la musique soient considérés à égalité avec le français ou les mathématiques. Un dix-huit sur vingt en musique DOIT "valoir" un dix-huit en mathématiques! Voire plus...

Je ne suis pas alarmiste. Ni naïf. Je suis horrifié de constater à quel point ce monde fait fausse route, entraîné par une idéologie au service de quelques-uns, toujours les mêmes: ceux qui inscrivent leurs enfants dans des institutions privées, en France ou à l'étranger. Institutions dans lesquelles l'art est particulièrement mis en avant! Evidemment, eux ont compris mais se protègent dans l'entre-soi.

C'est ENSEMBLE que nous parviendrons à passer du simple constat à un combat dont nous sortirons gagnants... Pour nos enfants... Pour nos élèves... Pour un demain qui soit beau... Allez, on y va!... Relayez cet appel... Seul, je ne suis rien  !

Le 1er juillet 2013 : De la culture avant toute chose!...

Il y avait jadis, sur France Inter, une émission intitulée "De la musique avant toute chose".

Sans verser dans une nostagie troujours trompeuse, ce temps-là semble s'être perdu dans un autre  : celui de la vitesse et de la bêtise triomphante dominée toutes deux par un maître aux dents longues: le marché, ce marché organisateur de ce que Tzvetan Todorov a appelé "le nouveau désordre mondial". De la musique avant toute chose, nous sommes passés, sans nous en rendre compte tant la perversité du "système" est grande, à "de la bêtise avant toute chose".

Je ne définirai pas ici ce concept de "bêtise" triomphante. Bernard Stiegler l'a fait avant et mieux que moi. Philippe Meirieu, Denis Kambouchner et, encore, Bernard Stiegler en parlent  fort bien dans L'Ecole, le numérique et la société qui vient paru aux éditions Mille et une nuits (vous pouvez aussi écouter leur entretien à ce sujet ICI).

En revanche il me semble nécessaire de dire que l' Ecole, au sens le plus large et institutionnel du terme, a un rôle capital à jouer pour contrer les effets ravageurs de cette "bêtise" installée chaque soir sur nos écrans. Je dis "chaque soir" car nos élèves ont encore la chance de ne pas être scotchés devant la télévision durant la journée, passant d'émissions d'une rare stupidité à des feuiletons profondément, n'ayons pas peur des mots, débiles. A moins bien entendu de "zapper" vers des chaînes dites "culturelles" mais, autre perversion organisée sciemment, destinées aux initiés. La culture, les arts, aujourd'hui en France, ne sont pas partagés. Ils sont "réservés". L'Ecole donc, au-delà de l'Histoire des Arts qu'il faut maintenir et renforcer par tous les moyens, de la maternelle à la terminale, dans toutes les filières, doit être un fer de lance, une "base avancée" du développement, de la vulgarisation DES cultures, DES arts, de TOUS les arts. Je suis aujourd'hui -et depuis fort longtemps- persuadé que les dicatures qui nous écrasent, qui s'installent dans nos "parts de cerveau disponible", dictatures de la bêtise et du marché, seront combattues par la possibilité offerte à toutes et tous d'entrer dans les "mondes réservés", de les investir et d'y investir.

N'est-il pas scandaleux, dramatique, que quatre-vingt pour cent des élèves d'un collège rural - le mien, mais pas que le mien - n'aient jamais mis les pieds plus d'une fois, en troisième, dans un musée, dans un théâtre, dans une salle de concert? Ne parlons pas de galeries de peinture! L'une de mes élèves a cru que j'évoquais la galerie marchande du supermarché voisin! N'est-il pas tragique que des élèves de collège n'aient pas accès à l'Art sauf une heure par semaine grace à nos collègues professeurs d'Arts plastiques et de musique qui font tout ce qui est dans leur pouvoir, avec passion, mais dont la parole "compte" si peu lors des conseils de classe? N'est-il pas signifiant de constater avec tristesse que de nombreux collègues souhaitent la disparition pure et simple de l'Histoire des Arts au collège? Si tel était le cas, ce serait alors laisser porte grande ouverte à la "misère symbolique", dernière marche avant la misère tout court, dont les victimes sont toujours les mêmes enfants, des mêmes catégories sociales, écrasés par la bêtise médiaticopolitique.

L'Ecole doit être rempart et fer de lance  : rempart contre les assauts d'un libéralisme d'une perversité extrême et fer de lance d'une conquète à venir, celle d'une "Education artistique vivante"! Nous, enseignants, quel que soit notre "niveau", quelle que soit la matière enseignée, DEVONS être les "Hussards noirs" d'une nouvelle culture républicaine à diffuser par tous les moyens imaginables, y compris les plus contemporains (Internet).

Redonnons la parole à l'intelligence partagée! Redonnons la parole à l'Art! Travaillons main dans la main avec les artistes!

Une révolution à venir...

A lire absolument: Education artistique: l'échec n'est pas permis par Le collectif pour l'éducation artistique
Le 24 mars 2013 : N'ayons pas peur des réseaux sociaux...

Il y a quelques jours une collègue m'interpelle  : "Christophe, est-il exact que tu aies donné ton adresse mail à tous tes élèves?". A ma réponse affirmative cette collègue, jeune, a écarquillé de grands yeux et a eu cette réflexion : "Eh bien toi tu n'as pas peur! Moi je ne ferai jamais une chose pareille! Tu vas te faire agresser!". Cette peur exprimée je l'ai très souvent entendue. Elle est la manifestation d'une accumulation d'incompréhensions, d'ignorances, de fantasmes et de réalités.

Les relations professeurs-élèves doivent respecter des limites convenables. C'est une évidence nécessaire afin d'éviter tous les débordements possibles, afin de faire prendre conscience aux pré-adolescents et adolescents qui sont avec nous quelles sont ces limites, jusqu'où on peut aller et ne pas aller.

Cette "pédagogie des limites" -j'en ai conscience - n'est pas possible partout. Il existe des établissements où peut-être il convient d'être plus prudents que dans d'autres. Il est certainement plus judicieux de ne pas dévoiler son Email ou l'adresse de sa page Facebook à des élèves qui, deux jours après la rentrée, envoient leurs professeurs "se faire enc...."! Ces débordements inacceptables se produisent aussi, sous des formes moins directes, plus feutrées, dans d'excellents établissements. Au lycée Condorcet de Limay par exemple ou, plus prestigieux encore, au lycée Lakanal de Sceaux*.

Tout, je crois, s'apprend. La peur n'a jamais évité le danger. Bien au contraire elle l'attire!

Je donne mes coordonnées personnelles à mes élèves depuis plusieurs années. Les objectifs pédagogiques de cette démarche sont expliqués dès la première semaine de la rentrée. Les limites sont posées. A ce jour, je n'ai JAMAIS rencontré le moindre problème. Alors que des collègues qui ne donnent et ne donneront jamais leurs coordonnées en ont connus. Et de très sérieux !

Nos élèves, il faut avoir cela à l'esprit, sont nés avec des ordinateurs, des adresses Email, des pages Facebook et, de plus en plus, des comptes Twitter. Nous ne pouvons pas ignorer ce "fait sociétal" majeur. Au risque, si nous l'ignorons ou si nous en avons peur, de nous couper des réalités quotidiennes de nos élèves. Il ne s'agit pas de banaliser, de gadgétiser ("faire d'jeun") l'échange de coordonnées ou d'adresses de comptes sociaux. Il s'agit de faire comprendre aux élèves que nous aussi, enseignants, sommes entrés dans le XXIème siècle, que nous en maîtrisons les outils et que nous pouvons les utiliser à des fins pédagogiques utiles, pratiques, respectueuses de la vie des uns et des autres. Lorsque j'étais enfant, ma grand-mère paternelle m'interdisait absolument d'accéder à un petit salon, toujours fermé. Elle y entreposait des souvenirs de mon grand-père, son mari, mort jeune dans les tranchées de la Grande Guerre. Bien évidemment, cette interdiction n'encourageait que mes désirs de visite au salon secret  !

En cachant, en NOUS cachant, nous ne provoquons que la curiosité, parfois malsaine, de nos élèves. Le dialogue professeurs-élèves, nécessaire, ne peut plus se contenter d'échanges rapides à la fin d'un cours, de conversations dans le brouhaha d'un préau. Nous disposons d'outils extraordinaires, rapides, pratiques. Ne pas s'en servir, ne pas apprendre aux élèves à les utiliser de manière intelligente et respectueuse des vies privées de chacun, c'est - les nombreux exemples récents en sont la preuve - ouvrir la porte des incompréhensions réciproques.

Bien évidemment, les excès, les débordements, les injures à l'encontre d'enseignants existeront toujours. Mais elles seront beaucoup plus rares si nous montrons et démontrons à nos élèves que nous n'avons pas PEUR de l'échange, qu'il soit verbal dans un couloir ou "informatique" par le biais d'un mail ou d'un réseau social. Tout s'apprend. Seules l'ignorance et la peur engendrent la violence.

* http://www.20minutes.fr/societe/1124285-20130323-trois-eleves-exclues-lycee-apres-avoir-insulte-prof-twitter

Le 10 mars 2013 : De la manière de débattre...

L'Ecole, au sens large du terme, a toujours exacerbé les passions. C'est une bonne chose. Notre Ecole est d'abord celle de la République, c'est à dire celle des citoyens, de la Nation toute entière. Elle appartient à toutes et à tous. Elle est l'avenir des générations qui s'y succèdent. Elle est un objet du débat public.

Cette passion est aujourd'hui "en exercice" à propos de la refondation voulue par un candidat, décrite dans un programme, validée par une élection, appliquée par un Ministre. Objet de débats enflammés, les "pour" et les "contre" fourbissant leurs arguments. Ils sont désormais connus et les positions semblent relativement établies. En résumé et de manière très caricaturale sans doute, tout le monde est favorable à des changements profonds et urgents mais tout le monde veut "sa" manière d'appliquer, "son" rythme, "ses" priorités. Aucune ligne claire ne semble se dégager. Sauf une peut-être, à mes yeux la plus dangereuse: vouloir immédiatement la perfection. Meilleur moyen de passer à côté de la réussite...

Les combats actuels, violents parfois - on a vu ce qui s'est passé à Paris lors de réunions très houleuses et fort peu exemplaires d'un débat serein - sont contradictoires. Non pas seulement entre les différents "camps" mais aussi dans la manière de mener des luttes,exemplaires du fonctionnement démocratique et, en même temps, de dysfonctionnements dans la manière d'exercer la critique.

Alors que des centaines d'articles ont déjà été écrits, que des dizaines d'émissions radios ont été diffusées, que tous les acteurs institutionnels de l'Ecole ont publié déclarations et réflexions, toutes, quels que soient les auteurs, très intéressantes et riches de propositions, le "terrain" ne suit pas le même exemple. Les réunions organisées dans les territoires provoquent plus de hurlements et de chahut indignes d'enseignants si prompts à réclamer le silence dans leurs classes que de discussions posées, riches de propositions. Les images des réunions organisées à Paris, les quelques réunions auxquelles j'ai pu assister récemment sont néfastes. Et improductives.

Rien n'est pire qu'un débat au cours duquel personne ne s'écoute. Au cours duquel les uns ou les autres récitent des catéchismes syndicaux en oubliant l'essentiel: la refondation (qui au passage comporte 25 points dont un seul concernant les rythmes) et l'élève!

Lors de la dernière réunion à laquelle j'ai participé, le mot "élève"  n'était que fort peu entendu, voire jamais. En revanche volaient des noms d'oiseaux, et des bras d'honneur ou des majeurs brandis "virilement" ponctuaient tristement une "concertation" qui ne signifiait plus rien et n'apportait aucune proposition.

J'appelle chacune et chacun à se reprendre. Je remercie les quelques rares responsables nationaux qui ont toujours su conserver une dignité dans le propos et un recul nécessaire à la réflexion. J'espère que l'année qui vient, capitale, sera celle de la "construction critique"...

J'espère... Pour nos élèves  !

Le 10 février 2013 : "Moi m'sieur je me réveille tous les matins à 5h15..."

Voici la réponse que m'a donnée, il y a quelques jours, un élève de 5ème à la question de savoir à quelle heure se préparaient mes élèves le matin pour partir au collège... Sept autres entendaient la sonnerie à 6h30, onze à 6h45 et les cinq derniers, les chanceux, à 7h. Je laisserai de coté les horaires de retour dans ce collège rural de 400 gamins.

Il ne s'agit pas d'un sondage. Ce questionnaire et les réponses obtenues n'ont aucune valeur scientifique. Néanmoins cet élève n'est pas unique en France. Je le sais... Ils existent, doivent être performants de 8h à 16h, parfois 17. Encore heureux que leur semaine s'étale sur quatre jours et demi offrant la possibilité de terminer plus tôt ou de commencer, deux fois par semaine, à 9h. Ces deux fois-là, mon élève - nous l'appellerons Antoine - peut faire la grasse matinée jusqu'à 6h! Le paradis!...

Sans verser dans un pathos qui pourrait, à juste titre, m'être reproché, il serait irresponsable de nier ces réalités qui perdurent depuis des décennies dans les collèges. Sans parler de l'organisation des journées! Celui qui n'a pas VECU un emploi du temps d'élève de classe de 4ème option "européenne" ne sait pas à quel "enfer" il a échappé.

Bien entendu, beaucoup d'élèves - et de parents de ces mêmes élèves - sont très satisfaits d'un tel système. Ces enfants réussissent  ; les résultats sont excellents; la fatigue est amortie par des notes oscillant entre 15 et 20.  Tout va très bien dans le meilleur des mondes... Ils sont faits pour le système puisque le système a été construit pour eux...

Mais, tout en félicitant ces brillants enfants, il ne peut nous échapper que d'autres, beaucoup d'autres, accumulent fatigue ET résultats médiocres, voire catastrophiques. Souvent depuis le CP. Ceux-là glisseront doucement vers la sortie du système pour rejoindre les cohortes de décrocheurs ou d'abandonnés sans l'ombre d'un diplôme. Ils disparaissent... On ne les voit plus... Et tout continue d'aller très bien dans ce meilleur des mondes... Les invisibles ne dérangent pas... C'est toujours ça de gagné...

En cet an 1 de la refondation, j'appelle de mes vœux une révolution scolaire à la hauteur des enjeux. Celle-qui a commencé en primaire est, sans l'ombre d'un doute, encore timide, frileuse, prudente. Elle a le mérite incontestable d'avoir ouvert la réflexion. Oh, bien entendu, les revendications des uns ne rejoignent pas toujours les aspirations des autres. Des blocages, des siècles d'habitudes, un zeste de réflexes corporatistes (Mais si!...), un peu de mauvaise foi dans tous les camps, une information mal gérée et une désinformation rampante ont transformé le consensus de décembre 2012 en champ de bataille dès janvier 2013. Pourquoi pas  ? Le champ de bataille est aussi celui du champ démocratique. Le débat, même vif, doit avoir lieu.

Cette "révolution copernicienne" du collège et DES lycées permettra à des milliers d' "Antoine" de se réveiller plus tard, pour travailler dans des établissements plus accueillants. Elle devra casser, au sens propre du terme, des grilles d'emplois du temps absurdes et -au risque de la polémique- s'il faut que l'enseignant que je suis doive rester plus longtemps sur son lieu de travail mais pour exercer de manière plus détendue et plus efficace pour chacun, alors je serai un "révolutionnaire"! Elle devra réécrire tous les programmes, refonder tout l'édifice de l'orientation et engager une formation des enseignants en conformité avec les exigences du XXIème siècle.

Alors et alors seulement, les "Antoine" à venir ne me diront plus jamais  : "Moi m'sieur je me réveille tous les matins à 5h15..."

Le 3 février 2013 : La concertation oui... Mais pourquoi et comment ?

Certains appellent de leurs voeux une consultation de la base. Quelques syndicats appellent à la grève le 12 février dans le primaire. Pour rappel, lors du passage à la semaine de quatre jours en 2008, décidé sans aucune concertation, je n'ai pas souvenir de colères syndicales ni de défilés dans les rues. Je conseille à ce sujet la lecture de cet article qui raffraîchit sainement les mémoires  : "Un passage indolore à la semaine de quatre jours".

Des "Etats Généraux" avec cahiers de doléances, des réunions "participatives"  ? Pourquoi pas évidemment ! Comme si la base avait été privée du droit à l'expression. Ce qui, comme chacun sait pertinemment, est faux. (Mensonge entretenu et relayé par un collectif auto-proclamé représentatif des Professeurs d'écoles, les "Dindons", bien à l'abri d'un anonymat pour le moins gênant et qu'à ma grande surprise les médias n'ont jamais cherché à percer à jour.)

Pour avoir pratiqué la "démocratie participative", je peux affirmer ici que ce magnifique outil est néanmoins à manier sans illusions excessives. Car au final, c'est toujours le mieux informé, le plus "grande gueule", le groupe le mieux structuré, qui emporte la décision. La "concertation", si elle est octroyée d' en-haut - ce que réclament, ce qu'implorent quelques syndicats et groupes de pression  - aboutit TOUJOURS à des décisions prises en-haut, par le "haut" pour le "bas".  Elle offre l'illusion d'une participation, l'illusion d'avoir pu décider, le "bonheur" d'être considéré.

Il serait bien plus efficace de nous emparer des propositions actuelles pour les expérimenter, les moduler, les travailler, en faire un vaste "laboratoire". Les résultats en seront évalués et, à la lumière de ces évaluations, des améliorations successives pourraient être apportées. Non pas par des mouvements d'humeur, non pas par des condamnation a priori, mais par la pratique dans nos classes des outils qui nous sont offerts. Cela éviterait en outre les procès en corporatisme.

Les appels au report en 2014 ne sont, en fait, que des moyens d'enterrer la réforme Peillon. Ajoutés à la désinformation, on ne s'y prendrait pas autrement pour édifier une statue en hommage au "perdant-perdant". Car faire "perdre" le Ministre de l'Education et son projet, c'est faire perdre l'Ecole, ses enseignants et ses élèves  ! Des perdants partout  !

Alors OUI à la concertation mais pas en croyant ou en faisant croire qu'il suffira de demander l'avis de chacun pour, comme par miracle, parvenir à un illusoire consensus. Consensus qui n'est pas forcément un idéal. Je crois bien davantage à la variété des pédagogies, l'Ecole n'étant pas un bloc monolithique. C'est pas la multiplication des applications du projet Peillon, c'est en le confrontant aux réalités de terrain, en le rendant librement opérationnel que s'enclenchera alors enfin le processus de la refondation! La refondation ne se décide pas seulement. Elle doit vivre au quotidien aussi et surtout  ! 

Comme je l'ai déjà affirmé souvent, le projet Peillon est une base de construction, une re-fondation au sens propre du terme. Il est imparfait, ne va pas assez loin ou trop loin selon les points de vue, a été mal présenté ? Peut-être... Sans doute même.

Pourtant et malgré ses défauts, à cause de ses  défauts, il convient de nous (Enseignants / Parents / Elus / Associations) saisir au  plus vite de ce travail initial afin d' élever des murs solides.  
Pour le moment trop d'actions sont menées qui ne  font que fragiliser une opportunité extraordinaire! 

Le 27 janvier 2013 : Le risque d'un rendez-vous manqué...

Un éditorial du Monde (1) et un entretien avec le pédopsychiatre Marcel Rufo (2) publié par le quotidien La Provence (2) ont déclenché de multiples réactions outragées de la part de représentants syndicaux et d'enseignants touchés par ces accusations de « corporatisme ».

D'autres, dont les propos sont ont été rapportés dans la rubrique « Médiateur » du Monde (dimanche 27/01, page 16) se félicitent au contraire de voir enfin brisé un tabou quasi ancestral d'une institution réputée pour être à la fois intouchable et irréformable.

Mon propos n'est pas de relancer un débat que Le Monde a eu le courage -  le seul fait de devoir employer le mot « courage » démontre à quel point le sujet est un « interdit » absolu  - de poser en termes peut-être violents mais à mon avis nécessaires pour faire enfin bouger un édifice fermé à double tour dans des habitudes, des blocages, des non-dits », des fausses illusions, des certitudes ancrées, un « irréformisme » quasi pathologique. D'où l'image d'un syndicalisme de blocage, image peut-être exagérée, voire fausse, mais dont les contours sont entretenus par leurs responsables eux-mêmes. S'en rendent-ils seulement compte ? Je crains que non... Et du déni à l'erreur persévérante, il n'y a qu'un pas.

Le débat qui anime les réseaux sociaux est à ce titre symptomatique d'une dérive du militantisme. Il ne porte QUE sur les « rythmes scolaires ». Or ce sujet ne compte que pour 1/25ème du projet de Vincent Peillon. J'invite vivement toutes et tous à consulter le texte dans son entier. Il forme un ensemble, certes imparfait, certes ne correspondant pas toujours aux attentes si nombreuses et si diverses des uns et des autres, mais un ensemble dont il est absurde de séparer les termes.

Je me pose alors la question suivante : pourquoi CE thème de la semaine de quatre jours et demi a-t-il occulté TOUS les autres, au moins aussi importants si ce n'est plus ? Je me contenterai de la réponse donnée par Maryline Baumard dans Le Monde du dimanche 27 janvier, page 16 : « Nous concevons tout à fait que le retour à quatre jours et demi d'enseignement peut être lu comme la fin d'un droit acquis, mais si c'est le cas, qu'on le dise comme cela. Offrir une demi-journée de plus aux enfants ne changera sans doute pas grand-chose pour les CSP+. En revanche, si on desserre l'étau de ces quatre journées très lourdes, la culture, le sport ou l'aide qu'un enfant défavorisé pourra trouver à l'école seront autant d'occasions de rencontres que la vie ne lui offrirait sans doute pas ailleurs. Ce sera peut-être une porte d'entrée dans les savoirs ».

Oui, la manière de traiter cette question des quatre jours et demi, question qui agite surtout le microcosme parisien -microcosme dans lequel le statut des collègues du primaire est très différent de celui des collègues de province. C'est là un autre tabou- a engendré et engendrera des incompréhensions majeures auprès des collègues TRES nombreux qui se battent pour une application du « projet Peillon » au plus vite. Il est assez surprenant, au passage, que les collègues favorables au texte qui sera très bientôt adopté ne soient pas davantage écoutés. Mais peut-être ne se font-ils pas suffisamment entendre...

Plus graves ont été et sont encore les accusations portées contre le Ministre affirmant que la concertation n'avait pas eu lieu. C'est faux. Le Secrétaire général du SNUIPP, syndicat le plus représenté en maternelle/primaire, l' a lui-même confirmé :

« Durant la concertation menée cet été, c’était le sujet le  moins consensuel sur  le primaire. Plus précisément, il y avait un  quasi-consensus sur la nécessité  d’abandonner les quatre jours, mais dès que  l’on parlait de la mise en place  des quatre jours et demi cela devenait  compliqué. » (3)

Enfin, divers collectifs ont entretenu et continuent d'entretenir une réflexion fondée sur l'opposition systématique -  c'est leur droit  - mais illustrée par un argumentaire extrêmement flou, pour ne pas dire erroné. C'est beaucoup moins acceptable. Des débats centrés sur un seul thème (les « rythmes), une lecture mensongère de l'historique du travail mené en amont du projet de décret, des oppositions systématiques permettant les accusations de « corporatisme », tout cela a transformé un consensus général en brouhaha incompréhensible noyant l'essentiel dans l'accessoire, le futile, le combat d'arrière-garde.

S'il n'est évidemment pas interdit de critiquer cette refondation que TOUS s'accordent à estimer nécessaire, il est en revanche absolument gravissime et irresponsable de s'y opposer en utilisant des arguments qui le plus souvent ne correspondent pas à l'urgence de la situation de nos élèves.

Si certains voulaient une fois de plus empêcher le rendez-vous de l'Ecole avec son Histoire, Histoire dans laquelle elle est enfermée depuis des décennies, ils ne s'y prendraient pas autrement. A quelle fin ?...

1. http://www.profencampagne.com/article-l-ecole-ou-le-triomphe-du-corporatisme-114626855.html

2. http://www.profencampagne.com/article-marcel-rufo-je-suis-sidere-par-la-reaction-des-enseignants-114696411.html

3. http://www.liberation.fr/societe/2013/01/24/quel-interet-si-c-est-de-la-garderie-a-partir-de-15-h-30_876598 

Le 20 janvier 2013 : Refondation de l'école : les « rythmes scolaires » ? Un écran de fumée très bien entretenu...

Les réseaux sociaux - principalement Twitter, mais la quasi totalité des autres -, les grands médias nationaux -radios/télévisions/presse papier et Internet -, les salles des maîtres et, beaucoup moins, celles des professeurs bruissent du glouglou récurrent, savamment entretenu par, ici quelques syndicats, là quelques groupes de pression. Ces gloussements entretiennent une idée fausse qui, à force d'être répétée, prend l'apparence du vrai dans les esprits du citoyen « lambda », peu au fait des luttes intestines, parfois violentes, qui font le « charme » de la corporation enseignante. Cette idée fausse est contenue dans un discours présentant la refondation en cours comme reposant uniquement sur la réforme des « rythmes scolaires ».

Or, à la lecture attentive et objective des différentes interventions du Ministre de l'Education Nationale et de celles et ceux en charge de porter cette refondation sur les fonts baptismaux, il est évident qu'il s'agit d'un travail beaucoup plus complexe et complet que celui présenté en général. Certes, cette refondation est loin de correspondre à celle que chacun d'entre nous a rêvée. Car il existe, dans ce pays, autant d'écoles idéales que d'enseignants. Nous avons toutes et tous, de la maternelle à l'Université, NOS projets, NOS idées, NOS propositions, NOTRE école. Et nous avons tous, chacun dans nos domaines respectifs de compétences et de pratiques, l'assurance d'avoir raison. Je n'échappe pas à ce travers.
Philippe Meirieu a, bien mieux que je ne saurais le faire, brillamment défini ce que pourrait être la refondation, à quelles conditions elle trouverait toute son efficacité. C'est ici :
http://www.cafepedagogique.net/LEXPRESSO/Pages/2012/09/10092012Article634828568857530588.aspx
Et là :
http://www.meirieu.com/nouveautesblocnotes_dernier.htm
Si les « rythmes », qu'avec Claire Leconte je préfère appeler « Aménagement du temps de l'enfant », sont emblématiques de la refondation (emblématiques car ils touchent l'école, les parents et les communes) il est dangereux, voire malhonnête, d' utiliser l'emblème pour se contenter de contrer une réforme sans rien proposer en retour, de limiter ce qui se passe aujourd'hui à ce seul et unique thème.

J'attends donc et j'espère que tous ensemble, dans un esprit de construction d'une autre école en souvenir des élèves sacrifiés depuis des décennies (150 000  par an sortent du système sans l'ombre d'un diplôme), nous puissions évoquer, débattre et mettre en lumière la totalité des sujets traités par et dans cette refondation. En désordre et sans hiérarchiser car chaque sujet intervient dans le sujet voisin :

  • l'orientation (vaste chantier!),
  • la formation et la création des  ESPE,
  • les créations de postes,
  • la transformation de l'image de  l'enseignant, si abîmée ces dernières années,
  • la maternelle et la scolarisation des moins de 3 ans,
  • l'apprentissage précoce (dès le  CP) d'une langue vivante,
  • l'introduction de la morale laïque,
  • l'école numérique (ou  « numérique pour tous »),
  • les classes passerelles,
  • la transition CM2/6ème,
  • les programmes…

Et bien d'autres thèmes CONTENUS dans les travaux en cours mais occultés par l'écran de fumés des « rythmes ». Celles et ceux qui, par calcul ou par réel intérêt, concentrent leurs critiques et leurs assauts contre la refondation de l’école, évoquant une « vraie » réforme qu'ils n'obtiendraient pas, sans jamais illustrer ce « vraie » du moindre début de commencement de propositions concrètes, font fausse route, se trompent et nous trompent !

La refondation voulue par une majorité des français - le projet actuel était, dans ses grandes lignes, contenu dans le programme du candidat Hollande - repose sur de multiples piliers. Ils sont en construction. Saper les fondations serait prendre une bien lourde responsabilité devant les parents, les professeurs, les élèves.
Avec cette refondation, incomplète et balbutiante, nous ne sommes pas assurés du succès. Mais sans cette refondation, nous sommes assurés d'une chose : l'échec permanent et dramatique de milliers d'enfants. Etes-vous prêts à prendre ce risque ?

Le 13 janvier 2013 : A mes élèves homosexuels...

Aujourd'hui, 13 janvier 2013, a lieu une manifestation réunissant les opposants au "mariage pour tous". Je ne m'éterniserai pas sur les motivations des organisateurs -  que je ne confonds pas avec les femmes et hommes qui défileront ce dimanche  - qui ne sont que trop évidentes. Cette journée restera pour moi une journée homophobe. Les déclarations de certains, la lecture de slogans sur les pancartes brandies à bout de bras le démontrent aisément.

C'est aux adolescents, nos élèves, auxquels je pense en écrivant ces lignes. Aux adolescents, filles et garçons, qui sentent confusément ou de manière absolument certaine qu'ils sont et seront homosexuels. A quoi peuvent penser ces jeunes filles et garçons en voyant et en écoutant des milliers de Français, avec, parmi eux peut-être, des parents qui ignorent tout de la sexualité de leurs propres enfants, défiler en hurlant leur opposition, pour beaucoup leur haine, au mariage pour tous, mais d'abord à l'homosexualité, cette "déviance", cette "inversion", cette "atteinte intolérable à l'ordre naturel de l'humanité"  ? Ne sont-ils pas, ces jeunes homosexuels, en droit d'avoir tout simplement peur face à ce déferlement d'intolérance  ?

J'ai eu, j'ai et j'aurai des élèves homosexuels. D'éducation traditionnellement catholique, baptisé, communié et confirmé, je peux concevoir les interrogations, les doutes, les interpellations légitimes. Je ne peux, en revanche, accepter les appels à l'ostracisation, à la stigmatisation, au rejet, à l'isolement, à l'enfermement dans des caricatures abominables amenant certains à comparer les homosexuels à des singes.

Alors, pour mes élèves homosexuels, je veux me battre afin que leur droit à l'égalité de choix - celui de se marier ou pas civilement, celui d'adopter ou pas - leur soit reconnu comme il l'est déjà dans de nombreux pays très catholiques comme l'Espagne et le Portugal. Je pense à ces centaines, peut-être ces milliers de filles et garçons moqués, insultés, traîtés de PD, de tapettes, de fiottes, de gouines, de goudous, de lopettes, d'invertis, de tarlouzeqs. Le corpus dans ce domaine est d'une "richesse" infinie. Au XXIème siècle le triangle rose a disparu. Les mots sont restés. La honte aussi.

Pour mes élèves homosexuels, je me battrai afin que soit effacée cette honte qui n'a pas lieu d'être. Je me battrai au nom de traditions familiales chrétiennes -  mais oui  - qui m'ont permis d'être d'abord à l'écoute, d'être d'abord dans le partage, d'être d'abord dans l'amour des autres et du prochain, quelle que soit son orientation sexuelle.

Pour mes élèves homosexuels, je défendrai et appelle à défendre la dignité à laquelle ils ont droit.

Pour tous mes élèves enfin, je me battrai pour construire une société civile tendant le plus possible vers l'égalité et vers la compréhension des uns entre les autres, hétérosexuels et homosexuels, dont le point commun est d'AIMER  !

Le 6 janvier 2013 : "La refondation? C'est quoi?"

"La refondation de l'école ? Ouais, j'ai lu quelques trucs mais bon, ça ne concerne que l'école primaire"... "Jamais entendu parler!"..."Oh arrête avec ça... On mange!"

J'en ai entendu bien d'autres au sujet de cette refondation qui, malgré sa lenteur et ses imperfections, est pourtant en marche. Personne n'en parle sur le terrain et dans les établissements - je parle ici en particulier des collèges et lycées - l'air de la continuité domine partout  :

  • Recteurs, IPR-IA, DASEN, IEN semblent ravis de ne pas avoir d'instructions contraires, dépensent toute leur énergie à maintenir ce qu'ils ont imposé durant cinq ans voire à le renforcer.
  • Les nouveaux vieux programmes de 2008, l'aide individualisée, le pilotage ultralibéral par les résultats apparents, l'animation pédagogique substitut de la Formation Continue... tout se passe comme s'il ne s'était rien passé en mai et juin 2012.
  • La rumeur dit même que les évaluations seront maintenues! Il est vrai qu'elles sont tellement intelligentes que l'on ne pourrait pas s'en passer. Comment pourrait-on travailler sans elles, disent les pilotes!

La refondation est quand même en marche... Une marche lente... Silencieuse... Quelques-uns, il est vrai, tentent de ruer dans les brancards. Ici des blogueurs, là un mouvement dit des "dindons" (dont je ne partage aucune des revendications mais qui a au moins le courage et la volonté de s'emparer du sujet), ailleurs les syndicats et acteurs gouvernementaux engagés dans un traditionnel rapport de force  : "tu me donnes ça et je te rends ça"... Tristement pitoyable! Quelques initiatives individuelles remarquables aident heureusement à rester éveillé. Merci à des Pierre Frackowiak et à Claude Lelièvre (entre autres) de nous maintenir éveillés.

Je crois en la réelle volonté de Vincent Peillon. Il veut changer l'école. Mais il est retardé par trois obstacles, d'importance égale :

- Il doit d'abord réparer les dégâts de cinq années de sarkozysme. Ces cinq années furent une catastrophe dont l'Histoire nous permettra plus tard d'en vérifier les effets sur l'Ecole.

- Il doit ensuite lutter contre le désintérêt, le découragement, le poids des habitudes, l' « entre-soi », bref tout ces miasmes qui envahissent les salles des maîtres et des professeurs depuis des années.

- Il doit, enfin, composer avec des forces en présence absolument titanesques et qui, au fil des décennies, ont pris le pouvoir. Ou, plus exactement, se le sont partagé. Les diverses Inspections Générales, les lobbies institutionnels, les syndicats, les maisons d'édition, le syndicat du tourisme... Auxquels sont venus se greffer les élus des territoires, les associations de parents et j'en passe. Tous absolument nécessaires et interlocuteurs incontournables mais qui, tous, défendent leur pré-carré en privilégiant le plus souvent l'adulte au détriment de l'élève. Le débat démocratique est riche d'interlocuteurs de haut niveau. Il est néanmoins très dommage que ces interlocuteurs se contentent de ralentir une refondation que les mêmes s'accordaient à trouver urgente il y a moins d'un an.

Et puis ce silence... Notamment dans les collèges... Le « maillon faible »... Pire que du silence : un désintérêt profond. Du moment qu'on ne touche ni au statut, ni aux calendriers des vacances, ni au sacro-saint triptyque « un prof-une matière-une heure », tout le monde semble se satisfaire, en ronchonnant parfois et pour entretenir le mythe du prof jamais content, de l'existant...

Alors je le dis et le redirai encore : collègues (et quand je dis « collègues », je m'adresse à TOUS les personnels travaillant dans et pour l’Éducation, élèves compris!), emparons-nous de la refondation, exigeons des réunions d'information, organisons-les s'il le faut de manière « sauvage », devenons forces de propositions ! Enthousiasmons-nous ! Ne nous laissons pas gagner par l'immobilisme.

Après, il sera trop tard... Pour des milliers d'élèves, il y a longtemps que c'est trop tard... Jusqu'à quand ?

Le 19 décembre 2012 :  Notre Ecole ? Un circuit fermé...

Le débat actuel qui agite l’institution Ecole est centré sur les rythmes scolaires. Il s'agit évidemment d'un sujet essentiel, d'une problématique capitale. Hélas, quelques uns, le collectif dit des « dindons » par exemple, mais aussi certains syndicats très représentatifs, ont choisi ce cheval de bataille pour unique monture. Il s'agit là d'une erreur. Peut-être d'une stratégie.

L'Ecole - au sens large - vit en circuit fermé. Un circuit fermé à double tour sur l'entre-soi. Une fois les orientations de l'Education Nationale définies par le Parlement sont-elles actées, l' Ecole vit sa vie. A part.

- Un établissement scolaire sur trois n'a pas mis en place le Comité d'éducation à la santé et à la citoyenneté (CESC). C'est pourtant une loi. Personne ne se soucie qu'elle soit si mal respectée. Deux établissements sur trois ne forment pas les délégués d'élèves. Personne ne s'en inquiète

- D'après l'Inspection Générale, dans un établissement sur deux, l'accueil des parents se fait de manière très désinvolte.

- Dans de très nombreux établissements le règlement n'est pas élaboré collectivement ni présenté et expliqué aux élèves.

- La recherche documentaire n'est que très peu travaillée et les professeurs-documentalistes, bien peu reconnus, doivent batailler ferme pour collaborer avec les autres professeurs.

En revanche, la SEULE question qui soit réellement débattue et vérifiée c'est que tout élève de sixième a bien quatre heures de mathématiques dans son emploi du temps.

(Ces données sont empruntées à Philippe Meirieu in Un pédagogue dans la cité ; entretien avec Luc Cédelle, page 272, ed. Desclée de Brouwer).

C'est donc dans ce circuit fermé, ce vase clos, cet entre-soi que le sujet des rythmes scolaires occupe la quasi totalité des discussions dans les salles des maîtres de nos écoles primaires. En même temps, les autres thèmes auxquels le projet de refondation s'attaque ne sont pas ou si peu abordés.

On peut - on doit ! - critiquer l'avant projet proposé par Vincent Peillon. Pas assez de ceci... Trop de cela... Pas assez rapide... Trop lent... Tout peut être débattu. Mais voilà, tout ne l'est pas. Seuls les rythmes semblent « faire sujet ».

Pourtant, ne s'en prendre ou ne louer qu'eux est une erreur fondamentale. Il est impossible de vouloir refonder l'école sans RELIER ensemble toutes les problématiques : depuis les rythmes jusqu'à l'architecture scolaire en passant par la formation et les programmes. Entre autres... Il est dangereux de laisser ce débat sur la refondation entre les seules mains des enseignants et de leurs représentants. Il faut urgemment l'ouvrir aux monde associatif, culturel, aux professionnels et bénévoles des mouvements d' Education populaire, aux entreprises. Je veux bien que l’École soit un sanctuaire. Mais un sanctuaire ouvert !

Manifestement les débats actuels ne prennent pas le chemin de l'ouverture d'esprit. D'un naturel enthousiaste et optimiste je crois en la possibilité historique d'une véritable refondation. Refondation qui permettra à l'Ecole d'entrer et de faire entrer ses élèves dans le XXIème siècle balbutiant.

Il serait suicidaire de vouloir freiner en permanence toute velléité de changement sous prétexte que telle ou telle proposition viendrait bousculer des années, parfois des siècles, d'habitudes qui, c'est leur point le plus commun, ont toujours favorisé les adultes en se souciant assez peu des enfants dont on exige pourtant toujours plus de « performances »...

Le 16 décembre 2012 : Zéro de conduite...

Assistant à la projection du chef-d'oeuvre de François Truffaut, Les quatre-cents coups, réalisé alors qu'il n'avait que vingt-neuf ans, observant d'un œil amusé le regard porté par le réalisateur de L'Enfant Sauvage sur l'école des années cinquante, je ne pus m'empêcher d'établir un parallèle avec un autre réalisateur, très antérieur mais du même âge : Jean Vigo et son seul film connu, Zéro de conduite (1930). Mort à vingt-neuf ans, l'anarchiste poète du cinéma français y montrait, entre autres, un internat de jeunes garçons qui, un soir, décident de « prendre le pouvoir » dans un remake symbolique d'une prise de la Bastille improvisée dirigé par un maître d'internat dépassé par les événements au cours d'une mémorable bataille de polochons terminée au milieu des plumes et des chemises de nuit blanches, chemise de nuit qu'un des élèves soulève un dixième de seconde, dévoilant sa virilité adolescente, ce qui valut à Zéro de conduite d'être censuré jusqu'en 1949... ce qui interdit à Jean Vigo, disparu très tôt, de voir son film enfin en salles.

Outre le fait que ces metteurs en scène ont su et voulu dépeindre une jeunesse  "réelle" et non idéalisée comme celle que le cinéma français a repris la mauvaise habitude de nous vendre (à part les exceptions notables de Doillon, Kiarostami et Laurent Cantet, évidemment, avec son magnifique Entre les murs, Palme d'or à Cannes), outre le fait que l'école des Truffaut et Vigo n'était en aucun cas l'illustration exemplaire du trop fameux et mensonger « C'était mieux avant », j'établissais au cours de la projection un parallèle, peut-être audacieux, avec ce qu'avaient su faire les metteurs en scène de la nouvelle vague -rompre avec les habitudes d'un cinéma lissé, en ordre, aux mains des scénaristes, avec des comédiens-marionnettes et des sujets convenus dans des décors artificiels - et ce que nous, enseignants au sens large du terme, ne savons pas (ou ne voulons pas) faire, c'est à dire, dans une nouvelle vague éducative, renverser la table, rompre avec les mauvaises manières, proposer et imposer d'autres pistes, utiliser ce qu'il y a de meilleur dans l'existant (Truffaut racontait des histoires de manière très « classique ») sans craindre la nouveauté ou ce qu'on appelle « nouveauté » mais qui est parfois fort ancien.

Nous disposons pourtant, depuis des années, des travaux de nos Truffaut, Godard, Chabrol, Rivette de l’Éducation. Hélas les résistances sont restées fortes, y compris à l'intérieur de notre institution. Nous n'avons pas su lire nos Cahiers du Cinéma à nous, cette Bible qui fit avancer le cinéma français, le dépoussiéra, lui fit obtenir des lettres de noblesse auprès des plus grands metteurs en scène étrangers (il faut relire les entretiens Truffaut-Hitchkok, monument d'intelligence créatrice et fondatrice). Notre école est restée trop souvent celle des prudences et des habitudes, des convenances et du politiquement très correct. Nous voyons notre école à la manière d'un Gérard Jugnot quand il conviendrait de la considérer comme un Jacques Doillon ou, mieux encore, un Jean Vigo...

« Dites M'sieur, c'est quand la nouvelle vague ? » Si Jean Vigo revenait parmi nous, j'en suis persuadé, il nous mettrait Zéro de conduite...

Le 12 décembre : N'oublions jamais les leçons de l'histoire - Hommage à René Camille

Internet.... La transparence... Un outil symbole de la démocratie... Des outils à la portée de toutes et tous... La connaissance universelle mise à portée des professeurs, élèves et étudiants... Bien d'autres avantages mis en lumière chaque jour... Et pourtant... Et pourtant Internet peut être AUSSI une diabolique invention quand elle est diaboliquement utilisée.

Tous les gouvernements, démocratiques ou dictatoriaux, utilisent de plus en plus les milliards de messages déposés, notamment sur les réseaux sociaux, pour tester, sonder et, disons-le, surveiller l'opinion. Chaque ministère, dans quasiment tous les pays du monde, a sa « cellule de veille ». Une journée commence toujours par un tour d'horizon des « Twitter » et autres « Facebook ». Le Pic Data fonctionne à plein.

Quelques très grandes sociétés françaises, ayant pignon sur rue, ont participé de très près à la livraison de systèmes informatiques permettant de pister les opposants au régime de Khadafi, de Ben Ali, de bien d'autres... Internet - au sens large du terme - a souvent été le complice quasi déclaré des pires dictateurs.

Mais n'oublions jamais qu'avant Internet, il y eut un ancêtre : la mécanographie. Un système de cartes perforées qui permit la mise en place d'un outil fort utile : le numéro de Sécurité Sociale utilisant le 1 pour un homme et le 2 pour une femme. Système que les Pays-bas, quelques années avant la seconde guerre mondiale, ont généralisé en y ajoutant quelques précisions , ce pays n'étant pas laïc à l'époque : 3 pour les hommes juifs, 4 pour les femmes juives, 5 pour les hommes tziganes, 6 pour les femmes tziganes. Lorsque les troupes nazies ont déferlé sur le plat pays, les services zélés de l'administration hitlérienne n'ont eu que quelques jours de travail à effectuer pour, s'étant saisi de toutes les cartes perforées, établir un recensement de la population batave. Puis d'en extraire les noms, prénoms, adresses et autres renseignements... La déportation vers les camps de la mort n'en fut que plus rapide et aisée... Le tatouage que recevaient sur le bras les Juifs à Auschwitz correspondait d'ailleurs à leur numéro d'identification dans le systèm emécanographique...

Je profite de l'occasion qui m'est offerte pour rendre ici hommage ici à un résistant oublié, René Carmille, Directeur du service national de statistiques en France qui refusa de livrer les fichiers mécanographiques aux nazis, sabota ceux qu'il fut contraint de donner, ce qui le conduisit à Dachau où il mourut en 1944.

Les inventions ont de la mémoire... Et quand cette mémoire tombe en de mauvaises mains...

Le 6 décembre 2012 : Silence , on refonde !

Je suis frappé et déçu par le silence qui entoure la refondation de l'école .Je parle ici du silence dans les salles des maîtres et de professeurs.

Bien entendu, je le rappelle souvent, mon expérience de terrain n'a aucune valeur scientifique. Il est impossible d'en tirer des conclusions « analytiques » poussées sur le phénomène, si phénomène il y a. Néanmoins plusieurs signaux me permettent d'affirmer, sans me tromper beaucoup, que la refondation de l'école n'est pas un sujet de conversation très répandue dans le « milieu » enseignant. Oh bien sûr, il y a les passionnés bloggueurs, twitteurs et autres «  facebookeurs  » qui se retrouvent entre eux sur les réseaux sociaux. Les débats y sont riches et vifs.

Mais sur le terrain, une fois les ordinateurs éteints, dans les écoles, collèges et lycées, tout semble s'arrêter. J'ai à plusieurs reprises tenté de lancer la discussion dans mon collège.Echec total. Ma compagne, directrice d'école, a fait de même.Echec partagé ! Pire même et difficile à croire: certains collègues n'avaient à ce jour strictement rien lu sur le sujet ! D'autres, certes très rares, n'ont toujours pas entendu parler de la refondation. J’ose croire que ces derniers le font exprès...

Très actif sur Twitter, j'ai tenté l'expérience suivante. Fort de mes 1990 abonnés -followers en langue Twitter-, ce qui n'est pas si mal parait-il pour un quasi anonyme, abonnés composés à 70% d'enseignants, j'ai posé cette question :

« Qui parmi les enseignants parle vraiment et régulièrement de la refondation de l'école dans son établissement ? » J'ai reçu...5 réponses dont deux négatives.

Je ne sais plus que penser. J'avoue mon impuissance, ma tristesse. Je rêvais -je rêve encore- de voir une multitude d'enseignants s'emparer de cette « refondation », de l'accompagner, de l'alimenter par des propositions, de la critiquer car la critique est nécessaire, de la prendre en main, de se l'approprier, d'imaginer des tables rondes, des forums, d'imposer une ou des journées banalisées à nos hiérarchies respectives. Certaines déclarations de Vincent Peillon nous incitaient à le faire. Force est de constater qu'il n'en est rien. Chacun vit son « entre-soi », attend les directives d' en-haut.

Le monde enseignant semble à l'image du monde, le grand, le global. Il est gagné par l'abattement, la résignation, l' « aquoibonisme » chanté par Gainsbourg et Birkin, la certitude ancrée qu'il n'y a pas d'issue. Même le doute a disparu... Nombreux sont nos collègues qui ont cédé, vaincus et écrasés par des années d'habitudes. Je les appelle à relever la tête, à relever les manches ! La refondation mourra ou connaîtra une naissance difficile si le bruit de nos voix ne couvre pas l'assourdissant silence !

Le 1er décembre 2012 : Quand des éclats de rire viennent écraser l'éthique enseignante...

L'histoire que je vais raconter s'est déroulée un vendredi 30 novembre dans un collège de France, à 15h, lors de la récréation.

Les élèves de troisième doivent -et c'est une excellente chose- suivre un stage d'une semaine en milieu professionnel puis, à l'issue de ce dernier, remettre un rapport de stage à leur professeur principal. Déjà en début de journée, mon attention avait été attirée par un document très en évidence déposé sur une table basse ou d'habitude rien n’apparaît. J'y avais jeté un coup d' œil rapide. Il s'agissait du rapport de stage d'un élève depuis très longtemps en très grandes difficultés. Beaucoup d'erreurs d'orthographe, une syntaxe plus qu'approximative. Mais un document fort bien présenté, illustré de photographies prises par le stagiaire, dans le garage automobile qui l'accueillait. On sentait au premier coup d’œil qu'il s'était appliqué. Et j'avais remis ce document, sans doute oublié par un collègue, où je l'avais trouvé.

A la récréation de 15h, nous étions une dizaine d'enseignants parlant de tout et de rien quand une collègue s'empara du dossier toujours sur cette table et, voyant le nom de l'auteur, eut cette phrase : « Oh ça doit être beau ! » Et, à la demande d'un des professeurs assis autour de cette table, elle le lut à haute voix. ENTIEREMENT !

Chaque erreur, et il y en avait beaucoup c'est vrai, fut l'occasion de rires, d'éclats de rire. Tout le monde riait. Sauf moi. Je n'entendais plus la lecture. Les rires explosaient comme des bombes déchiquetant cet élève. Il fut haché menu. Je ne voyais plus mes collègues. J'étais sidéré par ces bouches rigolardes. Je ne fixais que ces bouches. Un peu comme dans ces films des années 50 où l'on surlignait la joie par des gros plans de visages écartelés...

Et puis le fin de la lecture a rétabli le silence. La sonnerie a retenti. Ah la bonne partie de rigolade ! Jamais je n'ai été aussi mal à l'aise de toute ma carrière. Jamais ! Et j'avais mal, autant pour cet élève qui ne saura jamais ce qui s'est passé que pour cette profession. Même si - j'insiste - cette petite histoire n'est qu'un témoignage particulier qui ne peut avoir de valeur générale.

Néanmoins je suis persuadé que ces manières d'être existent encore trop souvent dans les salles de professeurs de collèges et lycées. Cette certitude d'avoir toujours raison puisque, détenteurs du savoir et celui-ci venant d'en-haut, certains enseignants se croient encore autorisés à juger hautainement ce qu'il conviendrait d'analyser avec humilité. Et savoir faire !... Se croient encore autorisés à écraser de leur savoir quand il conviendrait de le partager...

Mais voilà, l'éthique est trop souvent oubliée au profit de certitudes qui sont autant de fausses pistes. Espérons que cette expérience ne se reproduira pas. Peut-être aurais-je du intervenir... Il est des moments où la fatigue me gagne. Mais cela ne dure pas... La preuve ! Ah j'oubliais... L'élève en question sera un jour mécanicien automobile. C'est sa passion. Il fera un excellent mécanicien, je n'en doute pas un instant. Peut-être l'un des professeurs-rieurs ira-t-il lui confier son véhicule... Il aura bien besoin de celui qu'il a, un jour, moqué sans retenue...

Le 26 novembre 2012 : Propos sur les violences de ces derniers jours...

Le psychodrame, la tragi-comédie, appelons cela comme bon nous semble, qui ont remplacé l'exercice politique "normal" à l'UMP sont symptomatiques d'une époque. Tout comme les violences qui ont entâché la très controversée manifestation de Civitas, ce groupuscule "catholique"  intégriste. Bien entendu les provocations des "Femen" étaient peut-être d'un goût douteux, mais y répondre par la violence était justement ce que ce mouvement  de femmes recherchait. Civitas a donc ajouté la violence à la naïveté et la naïveté à la bêtise.

Violence des propos, des moyens employés (la tricherie) d'un coté... Violences physiques et agressions de l'autre... Des violences pratiquées au grand jour, relayées par les télévisions et radios, "tweetés" et "retweetés" en direct, Twitter étant devenu, depuis quelques mois, une sorte de "télévision" sans écran, mais où tout se dit, se voit, s'entend dans une débauche hallucinante de perles génialissimes et d'âneries affligeantes. Des violences pratiquées par des adultes, pour la plupart d'entre eux des dames et messieurs très sérieux, sortant de nos meilleures Grandes Ecoles, toujours exemplaires, très donneurs de leçons.

Des leçons que, justement,tous, intégristes et politiciens de tous les bords, n'ont cessé et ne cesseront de donner à l'Ecole, coupable, absolument coupable, de laisser se développer, d'entretenir même - de créer pourquoi pas ? - le terreau de la violence. A les écouter - ces dames et messieurs bien mis, caricatures d'élus de province du XIXème siècle - les professeurs ne tiendraient plus leurs classes, seraient d'un laxisme ahurissant, toléreraient l'intolérable, capituleraient devant la moindre difficulté, accepteraient bavardages, chahut, tricheries et bagarres générales ! L'Ecole en France serait à feu et à sang !

Eh bien, mesdames et messieurs les politiques, mesdames et messieurs les intégristes "relecteurs" des Evangiles sans les avoir seulement à peine compris,  je voudrais vous dire ceci : "Laissez les enseignants enseigner, proposer, entreprendre, réfléchir et parfois réussir. Plus souvent même que les modes laisseraient à supposer... Car voyez-vous, dans la salle de classe, face à 20, 30 ou parfois même 40 élèves, on ne triche pas. On ne peut pas tricher ! La violence que vous pratiquez devant la France abasourdie est bien plus grave que l'insulte, le crachat ou le coup de poing entre deux élèves. Ces violences-là sont évidemment intolérables et ne sont pas tolérées. Alors que "chez vous", politiques et intégristes, elle est un moyen, un outil, une méthode. Que vous ne prenez même pas la peine d'habiller au moins du vêtement de la retenue ou de la pudeur. Et c'est terrifiant! Car prenez garde... Un peuple abasourdi se donne TOUJOURS à celles et ceux qui sauront le mieux et le plus longtemps possible (2017) dissimuler leurs défauts. Et, dans ce domaine le Front National est passé maître !"

Le 7 novembre 2012 : Rendez nous Epicure !

Le pays des Lumières, la France, est celui qui, en même temps et paradoxalement, a le plus haï le XVIIIème siècle. Ce siècle qui enfanta Sade, Casanova et Choderlos de Laclos... Excusez du peu ! Puis vinrent les siècles suivants... Aujourd'hui triomphent partout, à la télévision, à la radio, dans les réseaux sociaux, le moralisme, le puritanisme, la pudibonderie. Ni Sade (l'un des plus grands écrivains de langue française de tous les temps), ni Casanova, ni Laclos ne sont véritablement étudiés. On le fait en catimini, à reculons, avec force précautions d'usage. On les "réhabilite" ! Suprême offense !

De la même manière, tout débat concernant le mariage pour tous, la dépénalisation du cannabis, le mariage des prètres catholiques, la prostitution, le sexisme dans la publicité, est abordé du bout du pied trempé dans l'eau du bain. Avec la prudence des pudiques... Le XXIème siècle commençant est celui, pour l'instant, du consensus recherché à tout prix. On nous oblige à préférer Platon pour oublier Epicure. Il faut des passions douces, des propos mesurés, des avancées timides, des décisions consensuelles. Un peu comme si le monde était une de ces salles de classes dans laquelle l'élève créatif est considéré comme le diable en personne alors que le silencieux serait le modèle à suivre... L'ennui offert à l'admiration... Triste époque !

Oh, elle comporte bien quelques écarts : la télé-réalité, un scandale par-ci, un clash par-là... On fait "buzzer" quelques jours, parfois quelques heures... Mais même ces écarts, ces scandales, ces clash, ces "buzz" font partie d'un brouhaha encadré, contrôlé, vite récupéré par les médias qui les digèrent à longueur de commentaires. Et puis on passe à autre chose...

On oublie aunsi que nous sommes les enfants des Lumières... Mais nous n'éclairons plus grand-chose. On accepte avec une facilité déconcertante, honteuse, l'extradition d'une militante basque, française, Aurore Martin, coupable d'avoir participé - tremblez braves gens ! - à des réunions d'un parti politique autorisé en France mais interdit en Espagne (Batasuna). D'autant plus honteuse que cette extradition fut "couverte" - a minima - par un Ministre dit de gauche, fils de réfugié catalan... La mémoire raccourcit quand on est au pouvoir...

Rendez-nous Sade, Casanova et Laclos... Rendez-nous Epicure ! Rendez-nous la volonté de l'insurrection, le goût du combat, l'amour de la contradiction, la passion des interdits... L'appétit des choses simples plus que l'envie du pouvoir... Rendez-nous la liberté... Celle qui heurte... Celle qui dérange... Celle qui provoque... Celle pour des enfants qui, demain, refuseront d'appartenir à ces troupeaux de moutons à peine pensants, clonés, indifférents, obéissants... Oui rendez-nous la liberté...

Le 27 octobre 2012 : Des conséquences de toutes les pauvretés en milieu rural...

Depuis trente-six ans dans le même collège rural en Pays de Caux (Seine-Maritime, quelque part entre Rouen et Dieppe, sur les bords de la vallée de la Scie), je suis bien placé pour observer les ravages provoqués par les pauvretés de toutes sortes, pauvretés alourdies par le fait qu'elles naissent et se développent en milieu rural :
- pauvreté financière
- pauvreté intellectuelle
- pauvreté des ambitions. (Comment être ambitieux quand il y a si peu à ambitionner)
- pauvreté des situations familiales (Mères isolées ; divorces difficiles)
- pauvreté des moyens de divertissements (A peine 10% des enfants du collège partent en vacances)... etc...

J’utiliserai le mot « pauvre » dans sa signification la plus large tout au long de ma réflexion... On parle souvent des difficultés des enfants des cités. Beaucoup moins souvent de celles des élèves en milieu rural. Elles sont certes d'un autre ordre mais mériteraient une attention plus soutenue. J'en reparlerai un jour...

Ce tableau très noir n'est évidemment pas le seul. Il existe un tableau blanc. Avec des élèves et des familles heureuses. Mais la croissance des « grandes misères » doit nous inquiéter. Leur gravité et leur durée également. Tout enseignant ne peut ignorer, lorsqu'il est dans sa classe, qu'il a face à lui des élèves évidemment, mais toutes et tous porteurs d'un vécu social, bagage léger pour certains, extraordinairement lourd pour d'autres. Aucun professeur ne peut ignorer cela sous peine de passer à coté d'une réalité qui vit pourtant chaque jour sous ses yeux et que les « enfants/pré-adolescents » ne cherchent même plus à cacher.
Sans verser dans la compassion, il est néanmoins criant d'évidence que lorsqu'on est pauvre, quelle que soit cette pauvreté qui n'est pas circonscrite à la misère financière (on peut être riche et « pauvre »...), l'effort demandé à l'élève pour s'élever est souvent surhumain. Contrairement à des idées reçues et véhiculées par confort ou par lâcheté, l’École est certes un havre de paix, de transmissions de savoirs et de savoirs-faire, mais elle n'est pas, par je-ne-sais quel enchantement, dispensée des malheurs qui frappent celles et ceux dont nous partageons les journées.

Il nous faut donc repenser la pauvreté, repenser nos manières d'y répondre, cette pauvreté aux mille visages qui frappe des filles et des garçons auxquels on demande l'excellence sans se soucier parfois des obstacles invisibles, cachés, tus dans un lourd silence qui rendent l'objectif absolument inaccessible. Alors ils deviennent des « mauvais élèves ». Et s'ils étaient déjà en difficultés, c'est la double peine qui les attend au sortir des conseils de classe : pauvres chez eux et pauvres en classe, pauvres partout.

Pourtant - et je me pose souvent la question - le « mauvais élève » n'est-il pas tout simplement un bon élève laissé à lui-même, depuis la maternelle ? Les seules explications culturelles à la pauvreté sont très éloignées de la réalité. Très insuffisantes en tout cas. Si seulement on pouvait comprendre vite, très vite et très tôt, que beaucoup de « mauvais » élèves le seraient moins si l'institution les aidait, ainsi que leurs parents, à prendre les bonnes décisions, à faire les bons choix, à saisir les bonnes opportunités, à s'engager dans la bonne orientation.

Hélas, ces bonnes décisions, ces bons choix, ces bonnes opportunités, ces bonnes orientations semblent encore trop souvent réservés à ceux qui ont échappé - et heureusement pour eux ! - aux pauvretés accablantes, qu'elles soient sociales, morales, intellectuelles ou toutes à la fois !

Le 12 octobre 2012 : Réponse à Mara Goyet (1)

VOIR LE TEXTE DE MARA GOYET : http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/10/07/a-l-ecole-des-bureaucrates_1771224_3232.html

 

Chère Mara Goyet, chère collègue,

Vous avez pris le temps de confier vos réflexions sur l'Ecole au journal Le Monde, en date du 7/8 octobre, page 17. Le titre, choisi par le rédaction je suppose, en est : "A l'école des bureaucrates". J'ai lu cet article. Plusieurs fois. Je me contenterai d'en commenter les points qui m'ont semblé devoir l'être car le poids de votre parole étant médiatiquement important, il est indispensable d'éclairer le lecteur souvent aveuglé par les projecteurs.
Votre thèse, pour faire court, est la suivante : trop de bureaucratie, trop de "gadgets" pseudo-contemporains tueraient la "Culture" dans nos écoles, dans nos collèges, dans nos lycées. Quant à l'enseignant, le "bon" dites-vous ironiquement, il serait "celui qui fait des diagrammes, des progressions, remplit des fiches, se lance dans le tout-numérique, remplit des cases, fait des synthèses, connaît les protocoles, obéit aux chefs".

Je vous rassure immédiatement : cet enseignant-là n'existe pas. Décrit ainsi en tout cas, il est une caricature et j'ose espérer que c'est ce que vous avez souhaité. L'immense majorité des enseignants de ce pays ne passe pas son temps à faire des diagrammes, à remplir des fiches, à se lancer dans le tout-numérique. Il ne connaît pas, loin de là, tous les protocoles et s'en porte fort bien. Il obéit aux chefs jusqu'au moment où il entre dans sa classe, lieu où il est libre de sa pédagogie. Cette obéissance est toute relative en primaire où, comme vous le savez, malgré des instructions officielles très anciennes, qui "interdisent" (les guillemets s'imposent car un flou artistique a toujours entouré cette directive)  les devoirs écrits à la maison, on continue allègrement d'en accabler les élèves, dès le CP. L'école primaire étant considérée à tort comme un petit collège, ce dernier comme un petit lycée (d'enseignement général bien entendu !) et ce lycée devant préparer aux études universitaires. Certes le "bon" enseignant construit des progressions. Heureusement pour lui et pour ses élèves. Je suis d'ailleurs persuadé que vous construisez vos cours en respectant des progressions. Et vous avez raison !

Poursuivant dans la caricature, et afin d'illustrer votre thèse, vous vous en prenez vertement à l'évaluation par compétences. Vous omettez - volontairement ? - de préciser que cet outil n'a pas supprimé les évaluations traditionnelles par la notation chiffrée. En collège, les équipes enseignantes continuent de passer bien plus de temps lors des conseils de classe à commenter les moyennes que les compétences. C'est d'ailleurs parfois fort dommage pour un nombre non négligeable d'élèves que vous préférez manifestement négliger. Je vous rejoins en revanche lorsque vous pointez du doigt le "Livret de compétences" en primaire, ce dernier étant effectivement une usine à gaz que le Ministre de l'Education Nationale a, d'ores et déjà, simplifié. Ce que vous vous gardez de rappeler. Un oubli sans doute... Vous deviez être distraite par le relevé des compétences que vous avez soigneusement sélectionnées pour en faire une autre caricature, amusante certes, mais hors-sujet le plus souvent. Je ne vous ferai donc pas perdre votre temps en relevant les exagérations érigées en vérité générale lorsque vous évoquez Rihanna ou Joey Starr. J'ai ri puisque c'est risible.

Emportée par le courant de votre démonstration, vous ne pouvez vous empêcher, j'allais ajouter "évidemment" tant c'était attendu, de dézinguer le projet de l'introduction de la "morale laïque" à l'école. Ce que vous appelez "surpat' morale" ou "maximes vintage" prouve à l'évidence que vous n'avez pas lu les déclarations de Vincent Peillon et, plus grave, que vous n'avez jamais ouvert un seul ouvrage de Ferdinand Buisson. Je vous engage à le faire au plus vite. Cette saine lecture vous fera passer à jamais toute envie de vous déhancher au rythme de maximes vintage.

Enfin, et alors que vous vous faites mine de renvoyer dos-à-dos pédagogues et républicains, vous avez cette phrase, étonnante, surprenante et, permettez-moi, à tomber par terre, quand on la sait écrite par une spécialiste d'Histoire : "Quand les élèves de la IIIe République entraient en 6e, ils étaient équipés d'un bagage intellectuel qui leur permettait d'intégrer directement ce qu'on allait leur enseigner et qu'ils réutiliseraient ne varietur tout au long de leur existence". Cette soudaine révérence à la IIIème et à son école révèle le fond de votre pensée. Hélas fondée sur une analyse beaucoup trop rapide. Je me permets respectueusement de vous rappeler que cette période vit des milliers d'enfants ne jamais intégrer la 6ème dont vous parlez. Le "bagage intellectuel" était, par ailleurs, assez mince et destiné à des élèves dont le destin était tracé, balisé, sociologiquement déterminé. Quant aux autres, extrêmement nombreux et dont vous ne dites pas mot, leur "bagage" à eux était "idéal" au sens rimbaldien du terme.

Si les objectifs que vous poursuivez sont ceux d'un retour à un passé fantasmé, si vous pensez que les nouvelles technologies sont "gadgets et compagnie", si vous soutenez que la "morale" n'a rien à faire dans l'Ecole, si vous estimez que la "Culture" déclinera fatalement parce qu'un Ministre aura tenté de transformer les outils de transmission sans attaquer jamais l'héritage, si vous persévérez dans la caricature sans jamais donner le moindre commencement de début de propositions, je crains que votre discours, respectable, glisse très rapidement vers l'inutile.

(1) Membre du Conseil d'analyse de la société, Mara Goyet enseigne l'histoire-géographie à Paris après dix ans passés dans un collège en zone d'éducation prioritaire à Saint-Ouen. Elle a écrit, aux éditions Flammarion, Tombeau pour le collège (2008), Femmes à rénover (2011) et Collège brutal (138 pages, 12 €)

Le 23 septembre 2012 : Islam : que d'âneries entendues !

Bien plus que les musulmans, l'Islam, voire même l'islamisme, il est un poison violent qui tue les relations entre les communautés musulmanes et les autres : celui de l'ignorance. Cette ignorance de la culture arabe - et plus largement l'ignorance des cultures autres que celles considérées comme universelles, c'est à dire les cultures européennes et nord-américaines - est particulièrement visible dans les programmes scolaires français. Certes, le programme d'Histoire de cinquième consacre trois heures à la naissance de l'Islam. Ce qui est peu sur l'ensemble d'une scolarité de collège (quatre ans).

Il y a pire. En effet, l'Europe, terre de la Révolution française, des Droits de l'Homme et du Citoyen, terre de laïcité -notamment et primordialement la France- a toujours considéré ses "valeurs" comme universelles. Les exporter, fut-ce par la force, a longtemps servi de doxa intellectuelle. Nous ETIONS (sommes encore?) la civilisation.

Au nom de cette "supériorité éclairante" héritière de l'Europe dite des Lumières et dont il n'est pas question de contester les évidents apports, nos programmes scolaires ont, en toute bonne foi, privilégié Rabelais, Ronsard, Molière, Balzac, Flaubert, Hugo, Camus, Shakespeare, Goethe, Dante. En musique, nous écoutons et faisons découvrir Mozart, Bach, Beethoven, Vivaldi et tant d'autres. Je pourrais citer les philosophes, les romanciers contemporains. Les peintres évidemment...

Mais prenez la peine d'ouvrir les manuels de littérature de nos collégiens et lycéens. Prenez le temps de consulter les auteurs étudiés dans Universités de Lettres. Où donc sont passés les grands poètes soufis, les musiciens arabes et arabo-andalous, les philosophes.... Où sont les textes merveilleux de l'Inde ancienne, chefs-d’œuvre absolus, du Mahâbhârata ? Pourquoi nos élèves n'approchent-ils jamais ces auteurs-là, pour nombre d'entre eux, aussi importants par leur talent et leur message qu'un Montesquieu ou qu'un Verdi ?
Il serait temps d'ouvrir les esprits à l'universel et non continuer de commettre l'erreur de croire que l'Universel serait la chasse-gardée de quelques-uns.

Il serait temps de briser le mur de l'ignorance qui sépare les hommes. Combien d'âneries ai-je pu entendre ces derniers jours, après la diffusion d'un film d'une rare stupidité, fabriqué par des crétins, sur l'Islam et les musulmans (Ou plus exactement sur ce que ces crétins n'en ont pas compris). Quelle tristesse, quel drame de constater que le monde arabe est encore une fois circonscrit à une religion quand il est surtout cultures, musiques, poèmes, chants, danses, peintures, orfèvreries, architectures, philosophies, théâtres, cinémas... Rendez vous, comme je l'ai ici conseillé, au Louvre, Département des arts de l'Islam... Vous verrez... Vous VERREZ!

Alors, si un jour le Ministre de l’Éducation Nationale, philosophe de formation, pouvait faire entrer dans nos programmes scolaires toutes les richesses des "mondes lointains" aujourd'hui si proches, il ferait une action dont la portée serait bien plus grande que toute autre. Il aura contribué à partager, de part et d'autre mers et océans, les trésors de nos cultures respectives qui, loin de s'opposer, se complètent souvent, s'enrichissant les unes les autres... A travers les siècles...