Théâtre et arts vivants : quelle place dans l’éducation artistique ?
Avec quelles finalités, quels objectifs et quelles méthodes ?

Réponses de Philippe Meirieu à Emmanuel Demarcy-Mota,
directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d’Automne de Paris

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1-Vous avez écrit récemment dans le Journal Le Monde, « c’est par la médiation de l’œuvre que la pensée se structure et découvre une jouissance qui n’est pas de domination, mais de partage ». Selon vous, comment cette double idée est-elle mise en jeu par la fréquentation spécifique d’une œuvre de spectacle vivant (théâtre, danse..) ?

Le spectacle vivant a cette caractéristique essentielle de s’inscrire dans un espace-temps ritualisé. La scène extérieure renvoie ainsi à une scène intérieure et, dans cette rencontre, avec ses décalages et ses zones d’ombre inévitables, le symbolique peut émerger du chaos. A l’image de ce qui advient au début des Métamorphoses d’Ovide, les êtres et les choses se dégagent de la fange originaire, se désengluent les uns des autres, prennent progressivement des places différentes qui permettent de les distinguer et de les articuler. Ce qui se trame sous nos yeux, au théâtre, ressaisit ainsi les émotions du spectateur, leur donne une forme, un visage, un nom. Le spectateur, par la médiation de l’œuvre, sort du brouillard et commence à entrevoir des configurations, des architectures, des événements. Les faits qui se télescopent en lui sans qu’il puisse toujours avoir prise sur eux, peuvent « faire récit ». Et, même si ce récit est désarticulé, du sens commence à émerger… Quelques mots, entendus sur la scène, se substituent aux borborygmes qui nous habitent. Les conflits qui nous déchirent intérieurement s’incarnent sous nos yeux. Nous entrevoyons, derrière l’insignifiance du quotidien, la densité d’un geste, la portée d’un propos. Tout cela entre en dialogue ave nous et nous amène sur les rives de la pensée… L’enfant, en particulier, apprend ici à jouir de l’entrée dans le symbolique. Il passe doucement de la jouissance de l’obscène – quand « tout est montré » - à la jouissance de la pensée – quand il peut manipuler psychiquement l’invisible et entrer dans la compréhension – au sens étymologique du terme « prendre avec » - de lui même et du monde, des rapports qu’il entretient avec lui-même et le monde.

Je suis convaincu, en effet, que le théâtre est une expérience privilégiée pour la découverte du symbolique. Tout y est symbolique. L’espace et les décors, d’abord, dont il ne faut pas oublier l’importance : avec peu de moyens, ils évoquent une multitude de choses, permettent à l’esprit de construire, autour d’eux, tout un réseau de significations complexes. Les enfants, d’ailleurs, sont très sensibles aux décors et l’on peut apprendre avec eux que la portée de ce qui est montré n’est pas proportionnelle aux dépenses effectuées, que trois ou quatre planches peuvent être infiniment plus suggestives qu’une avalanche d’effets spéciaux.
Mais le geste et la voix restent évidemment les formes privilégiées de l’expression symbolique au théâtre. Une manière de marcher, de s’asseoir ou de se lever parle à l’intelligence et à la sensibilité, en raison même de la précision, de la justesse dont ils sont porteurs : l’acteur ou la marionnette disent infiniment plus au spectateur que ne sauraient le faire tous les discours du monde. Ils disent la tristesse ou la joie, l’inquiétude ou la peur, de façon infiniment plus dense que les formes convenues du bavardage social. Et, quand ils parlent vraiment, ce n’est jamais « pour ne rien dire » : chaque mot porte, parce que chaque mot est porté par une voix et qu’il exprime une intentionnalité… Pas de meilleur contrepoison au triomphe de l’insignifiance dans les rapports sociaux : apprendre à sentir le poids des gestes et des mots. Densifier les relations entre les hommes. Savoir, de temps en temps, « dire » et non pas seulement « parler »…
En cela, bien sûr, le spectacle vivant est un formidable moyen de partage. Il permet d’éprouver, avec une intensité toute particulière, ce qui nous unit. Il exprime parfaitement une définition de la culture que j’aime bien utiliser car elle indique, tout à la fois, ce que nous ressentons confusément et ce que nous devons faire advenir, en une contagion pédagogique jamais achevée : « La culture, c’est ce qui relie l’intime à l’universel ». Non point une intimité dégoulinante qui s’épanche indéfiniment dans son propre narcissisme. Non point un universel arrogant, défini une bonne fois pour toutes par les « académies » officielles et officieuses, mais un universel généreux, ouvert, modeste en sa confrontation permanente avec l’altérité.

2-Comment définiriez-vous ce qui se passe pour un enfant qui va au théâtre ?

C’est la même chose que ce qui se passe pour moi, adulte… Je vais au spectacle : des hommes et des femmes vont faire exister, devant moi, un univers infiniment fugace. Un univers construit avec leurs voix, leurs gestes et leurs regards. Un château avec des allumettes, des brindilles et des bouts de rien comme décor. Un château qui peut s’effondrer au premier faux pas… Pendant un moment, il va se passer quelque chose de vraiment étrange : je vais m’installer dans mon fauteuil et fixer cet espace, là devant moi, où chaque objet et chaque mot comptent. Sur la scène, les gens ne gesticulent plus dans tous les sens. Tout ce qu’ils font, tout ce qu’ils disent « tombe juste ». Pour que leur histoire prenne corps et m’envahisse tout entier.

Le jeune spectateur va vivre ainsi un moment magique, éphémère et infiniment précieux. Parce qu’en réalité, c’est lui qui est là sous ses propres yeux : c’est lui cet homme avec un vieux pardessus et une valise à la main qui cherche son chemin sur cette terre. C’est lui cette femme qui crie sa révolte contre une guerre qu’elle ne comprend pas et qui lui a pris son fils. C’est lui cet enfant qui a peur d’un monde menacé par des machines devenues folles. C’est lui qui est avare et jaloux, capricieux et ridicule. C’est lui qui saute de joie au retour de l’ami et pleure à la mort de l’être aimé. C’est lui qui veut résister face au danger, mais c’est lui, aussi, qui est tenté de fuir. C’est lui qui ment et c’est lui qui exige la vérité… C’est lui. C’est moi. C’est nous. Ensemble.

3-Comme metteur en scène, je m’intéresse à l’œuvre, mais aussi à ses résonances sur le spectateur. Selon vous, quelle peut être cette résonance dans une expérience de jeune spectateur ?

Pour le jeune spectateur, le théâtre, c’est d’abord un « récit en actes ». Même déstructuré par l’auteur ou le metteur en scène, même bourré d’ellipses ou apparemment incohérent, il tient le spectacle. Il se passe « quelque chose ». Et tout est dans ce « quelque chose ». Là, sur la scène, isolés du reste du monde, des événements ont lieu, des paroles sont proférées et, ensemble, tout cela fait sens. On ne saisira sans doute pas tout. Mais le spectacle fait quand même un tout. Avec un début et une fin. C’est un segment de temps qu’on peut isoler et considérer pour ce qu’il est. S’en saisir et s’en emparer. C’est à partir de ce fait fabuleux, délibérément assumé comme fabuleux, que le théâtre, au-delà de la jouissance du spectacle, résonne chez l’enfant, et au plus beau sens du mot : il contribue à la construction d’un « sujet »… Il constitue ainsi un efficace contrepoison aux comportements si fréquents devant d’autres dispositifs – la télévision, en particulier – qui font éclater l’objet sous la dispersion complète de l’attention : on mange et on boit, on téléphone et on feuillette un magazine, on se dispute avec sa sœur et on se réconcilie avec son frère. On met bout à bout quelques segments sans se ressaisir dans une intentionnalité qui donne sa véritable existence tout à la fois à la personne qui regarde et à la chose regardée ! Puissent les enfants se souvenir du plaisir pris au théâtre et prendre l’habitude de regarder un spectacle dans sa totalité, du début à la fin, en acceptant de ne pas toujours tout comprendre, de ne pas toujours être séduit, mais de finir, en bout de course, avec le sentiment d’avoir vécu une véritable aventure.

Mais, s’agissant de la résonance possible du théâtre pour l’enfant, et dans une perspective résolument éducatrice, je n’hésiterai pas à ajouter qu’elle peut être proprement citoyenne. Car, enfin, le théâtre est toujours politique. Non parce qu’il traite systématiquement des questions de pouvoir, mais, bien plutôt, parce qu’il permet de faire émerger, de la confusion du monde, les véritables enjeux. Le théâtre joue, en quelque sorte, le rôle d’une loupe ou d’un microscope dans une expérience scientifique : il montre ce qu’on ne peut voir à l’œil nu. Fait ressortir les oppositions, les lignes de force, les alternatives, les conséquences possibles de nos choix. Il durcit les choses, certes, mais pour nous permettre de les repérer, de les isoler et, peut-être, de les transformer. Il n’est pas toujours engagé politiquement au service d’une cause ou, a fortiori, d’un parti. Mais bien plus que ça : c’est une école de lucidité. Une confrontation au monde à travers la médiation d’un spectacle qui réussit à nous faire entendre ce qui nous hante. En apprivoisant notre effroi.

4-Un des aspects de notre projet est de chercher à rendre » familier » aux enfants des lieux qui leur sont a priori « étrangers ». Au regard de vos réflexions sur « l’architecture des écoles », et la manière dont ces architectures, selon les cas, suscite ou favorise la posture de l’apprentissage. Quel regard porter vous sur les lieux de Théâtre à cet égard ?

Franchir la porte d’une salle de théâtre, c’est, pour un jeune spectateur, entrer dans un autre monde. Tout, ici, est fait pour signifier qu’on est ailleurs : il y a une sorte de cérémonial qui donne, d’emblée, un sentiment d’étrangeté. C’est le contraire du cinéma où l’on s’installe en terrain conquis, un cornet de pop-corn à la main, attendant, en consommateur discipliné, le début d’une nouvelle séance, immanquablement identique à la précédente… Au théâtre, en revanche, il doit entrer avec d’infinies précautions ; avec le sentiment qu’on risque de déranger, qu’on vient assister, un peu par effraction, à un événement unique. Que quelque chose d’étrange va se produire sous nos yeux et, contre toute logique cinématographique, que cette chose va vivre de nos regards.

C’est pourquoi il peut être utile de préparer les enfants avant de les amener voir un spectacle de théâtre. Explorer avec eux les coulisses en secret. Susciter leur curiosité en leur faisant entrevoir les loges et la machinerie. Leur laisser saisir quelques bribes de répétition. Pour donner plus de tension à l’attente… Jusqu’au moment fatidique où l’on entre dans la salle. Avec un peu d’anxiété parfois, car il n’est pas mauvais qu’on craigne d’avoir peur, de s’ennuyer ou de ne pas comprendre. Cela rappelle qu’ici rien n’est joué d’avance et qu’on n’est pas devant un produit calibré pour un public docile. Cela casse nos catégories standardisées, nos attentes préfabriquées par les bandes-annonces, et nous permet d’être plus facilement disponibles à ce qui vient.

Ainsi, dans des conditions favorables et loin du chahut convenu des matinées scolaires, le théâtre peut être occasion de bien des découvertes. Il favorise, en particulier, les apprentissages en ce qu’il travaille deux composantes essentielles de ces derniers : la ritualisation et la focalisation.

Le rite, d’abord : il faut, pour entendre quelque chose de ce qui se passe là, se soumettre à des rituels. Faire silence et applaudir quand il faut. Ne pas gêner les acteurs, les soutenir, même, par notre attention, retenir son souffle au moment crucial et laisser échapper le rire quand la réplique tombe. Rien, ici, ne peut se faire sans le spectateur : non pas un spectateur soumis, mais un spectateur impliqué… Il faut peu de temps pour se rendre compte à quel point le faisceau du regard supporte ce qu’il regarde. Et l’on pourra, ensuite, appliquer cette leçon dans toutes les formes de vie scolaire et sociale : chaque fois que la situation aura tendance à sombrer dans le chaos ou dans l’insignifiance et qu’en recréant mentalement la « tension théâtrale » on pourra leur redonner du sens et de la densité.

La focale, ensuite : au théâtre, la lumière est là pour ça. Tout n’est pas également important sur scène : il faut fixer son regard, selon les moments, sur un groupe de personnages qui complote, un individu qui s’en va brutalement ou une main qui se lève pour faire un signe de paix. Agrandir ou resserrer la focale pour échapper à cette vision aléatoire, à cette attention flottante d’où rien n’émerge jamais vraiment en dehors du coup de feu ou du coup d’éclat, de la provocation sexuelle ou de la vulgarité attendue. Parce que le théâtre est un dispositif structuré autour du regard, il aide à structurer le regard… On pourra s’en souvenir quand, croulant sous les images, fasciné par la surenchère du spectaculaire, absorbant goulûment des scènes qui se succèdent à une vitesse effrénée, ou bercé par l’ennui d’un cours qui, malgré son nom, n’a rien de « magistral », on décidera, enfin, de prendre soi-même le pilotage du projecteur, de se focaliser sur quelque chose de précis et de mettre ainsi un peu d’ordre dans tout ce fatras qui nous submerge.

5-Vous soulignez le fait qu’aujourd’hui, il semble que les élèves soient très enclins à « savoir » sans, pour autant, vouloir « apprendre ». La pratique des arts peut-elle jouer un rôle face à cette question ?

La pratique des arts permet de désengluer la conscience de la frénésie consommatrice. Elle peut aussi – j’en suis convaincu – contribuer à faire découvrir aux enfants que le chemin de la découverte, même plus long et difficile que la possession immédiate, reste la voie la plus belle : celle qui libère et réunit les êtres à la fois. Quand l’exigence esthétique introduit dans l’horizontalité des sables mouvants de la modernité, la verticalité qui leur permet de tenir debout – même fugitivement – ensemble. « Tenir debout », « instituer » au sens propre. Tâche de l’« instituteur », comme disait Mauriac, que d’ « instituer l’humanité dans l’homme ».

Reste, bien sûr, que le théâtre n’est, en lui-même, ni une méthode infaillible d’éducation, ni une garantie absolue contre l’inhumain. Il est, d’abord, acte de création : tentative pour mettre à nu, avec la force qui en fait la beauté, les contradictions de l’humain… Mais en amenant les petits d’homme au théâtre, on a, néanmoins, quelque chance qu’ils y découvrent un peu ce que grandir veut dire.