On gagne toujours à cheminer avec celles et ceux qui, comme Dina Borel, ont fait œuvre de pédagogie. Certes, les destins sont trop singuliers et les situations trop spécifiques pour que quiconque puisse être présenté comme un modèle indépassable à imiter. Et puis, on se tromperait lourdement en imaginant que la pédagogie est affaire de dogmes et qu’il suffit d’appliquer des systèmes élaborés par d’autres pour s’engager dans l’aventure. D’abord, parce que cet engagement est irréductible à toute prescription et que nul ne saurait en exonérer quiconque. Ensuite, parce que toute pensée et toute action pédagogiques se construisent de manière complexe, en tissant filiations et innovations, imitations et improvisations, découverte des enjeux, prise en compte des résistances et décisions réfléchies. On se nourrit en effet, au quotidien, de lectures et de rencontres, d’échanges et de débats, mais aussi d’expériences tâtonnées et d’évaluations approximatives. On avance ainsi de tentations en tentatives, d’échecs assumés en réussites inespérées, sans toujours savoir exactement « ce qu’on fabrique ». Et les plus grands pédagogues – comme Pestalozzi, Montessori ou Korczak – nous ont donné une salutaire leçon d’ambition et de modestie à la fois : ambition dans la volonté d’aller toujours plus loin dans la mise en œuvre du postulat d’éducabilité de toutes et tous, modestie dans la conduite d’une entreprise où tout est toujours à remettre en chantier et où ce qui est fait reste quand même, et toujours, à refaire. C’est en ce sens que le présent ouvrage est exemplaire : on y chemine avec une femme d’exception et on y découvre comment, tout au long de son parcours, elle est parvenue à ouvrir de nouveaux horizons… pour elle, comme pour nous. À l’image de tous ceux et de toutes celles dont elle dit s’être inspirée – Dewey, Freinet, Piaget, Oury, Freire et tant d’autres – Dina Borel s’est trouvée en face de questions complexes et a refusé d’y répondre de manière simpliste. Elle n’a pas cédé à la fascination pour les oppositions caricaturales qui dominent si souvent dans l’opinion publique : la liberté ou l’autorité, la bienveillance ou l’exigence, l’affectivité ou la raison, le soin ou l’enseignement, l’individu ou le collectif, l’école centrée sur l’enfant ou centrée sur les savoirs, etc. Et elle a eu mille fois raison, car c’est bien là qu’est la source du pédagogique : dans la volonté de sortir des oscillations mortifères entre le « Fais ce que je veux ! » et le « Fais ce que tu veux ! », entre le « Tout dépend de moi ! » et le « Tout dépend de toi ! ». On entre, en effet, en pédagogie quand on décide de ne rien lâcher ni sur l’éducabilité de toutes et tous ni sur la liberté de chacun et chacune. Quand on se met en quête de tout ce qui peut aider un enfant et un adolescent à apprendre et à grandir, mais qu’on se refuse à le faire à sa place. Quand on approche au secret révélé par Rousseau au fil de l’Émile : « Jeune instituteur, je vous prêche un art difficile, c’est de tout faire en ne faisant rien. » « Tout faire », car on n’a jamais fini d’inventer des institutions et des situations, de chercher des ressources et des médiations. « En ne faisant rien et pour que l’autre se fasse », parce que l’émancipation ne se décrète pas et que rien ne serait plus absurde que de vouloir « fabriquer » un sujet libre. Et c’est bien dans cette contradiction que la pédagogie émerge : faire œuvre de pédagogie, c’est chercher comment « sortir de là ». Et c’est ce qu’a fait Dina Borel tout au long de son engagement éducatif. C’est ce que nous découvrons ici et ce en quoi elle nous montre la voie. Mais, si elle réussit si bien à entrer en pédagogie, c’est que Dina Borel a réussi à dépasser bien d’autres oppositions dans lesquelles tant de nos contemporains s’enferrent. Ainsi est-elle, d’emblée, une femme profondément enracinée dans la civilisation et la culture grecque de ses origines et, en même temps, une femme au cosmopolitisme assumé : parce qu’il faut savoir d’où l’on vient et même aimer d’où l’on vient pour ne pas voir dans l’altérité un danger pour son identité. Parce qu’il faut être conscient des richesses dont on a hérité pour ne pas craindre de rencontrer d’autres richesses et d’engager avec autrui une relation qui ne soit pas de pouvoir ou de domination. Il ne faudrait pas croire, en effet, que la diversité de ses rencontres la mène à une sorte de syncrétisme où la multiplicité des influences lui ferait perdre de vue le sens de son engagement. C’est tout le contraire : elle reste fidèle à un idéal éducatif qui structure toute son œuvre. Dina croit en l’éducation. Ce n’est pas rien : quand, un peu partout, tant de nos contemporains disent préférer la répression à la prévention, l’exclusion à la solidarité, elle pose toujours, y compris face aux défis les plus difficiles, que l’éducation peut encore quelque chose. Elle, qui est pourtant porteuse de tant d’héritages singuliers, actrice de tant d’expériences diverses, ne perd jamais de vue cette valeur universelle qu’est la foi en l’éducation. Mais elle ne prêche pas, pour autant, une universalité arrogante qui impose sa loi à toutes et tous. Son universalité est fondamentalement modeste : elle accueille toutes les personnes et toutes les cultures avec le même regard positif, elle cherche ce qui réunit les humains et ne se résigne jamais à ce qui les sépare. Et son refus des dichotomies inutiles s’étend aussi au champ épistémologique. Quand on sait à quel point on oppose, à l’université et ailleurs, le travail du chercheur et l’engagement du militant, on ne peut que saluer le courage de celle qui est, en même temps, l’une et l’autre, de manière claire et sans aucune ambiguïté. Elle a mille fois raison. Car aucun chercheur ne peut revendiquer une totale neutralité axiologique. Et aucun militant ne peut s’exonérer d’investigations pour éclairer son combat. Toute recherche est aussi une pratique de la recherche qui, explicitement ou à son insu, véhicule des valeurs. Et tout engagement militant utilise, qu’il le veuille ou non, des modèles d’intelligibilité du monde. Alors autant, comme Dina, assumer les deux côtés de la pièce, aussi inséparables que le recto et le verso d’une feuille de papier. À condition, bien sûr, de s’astreindre à la lucidité et à la rigueur. Ce dont son témoignage ici fait foi. S’il y a, d’ailleurs, un domaine où ce témoignage est d’une exceptionnelle clarté, c’est bien celui du refus de l’opposition entre l’enseignement et le soin. Dina ne nie nullement qu’on puisse entrer dans les problématiques éducatives plutôt du côté du soin ou plutôt du côté des savoirs. Elle sait bien qu’il est parfois nécessaire de s’adresser à des spécialités professionnelles qui vont traiter des difficultés d’un enfant avec une approche clinique particulière. Comme elle est parfaitement consciente qu’un enseignant ou une enseignante doivent disposer de compétences didactiques qui ne sont nullement celles d’un soignant. Mais elle n’isole pas pour autant la sphère cognitive et la sphère psychique d’un sujet. Elle affirme même que l’on peut, grâce à une institution éducative bien construite, aider un sujet à dépasser ses problèmes affectifs. Elle sait qu’on peut obtenir des effets thérapeutiques avec une démarche qui n’est pas thérapeutique. Ou, plus exactement, qu’une bonne démarche pédagogique, assumée comme telle, est toujours aussi thérapeutique. On pourrait multiplier les exemples de cette capacité d’une pédagogue à nouer ce qu’on dénoue trop souvent, à relier ce qui est délié, à suturer les blessures qui font tant souffrir notre modernité. Mais peut-être peut-on terminer en évoquant la tension à l’œuvre dans tout ce livre entre l’utopie et le réalisme. Dina est résolument utopique. Elle le revendique et elle a raison : nos systèmes éducatifs souffrent d’être sans cesse réparés sans jamais être pensés ; ils ont, plus que jamais, besoin d’un cap clair. Mais, en même temps, on ne peut se contenter d’idées générales et généreuses : il faut « mettre les mains dans le cambouis ». C’est la condition pour qu’une utopiste soit crédible. Et c’est peu dire que Dina Borel est crédible, que son parcours est exemplaire. J’espère, de tout cœur, que beaucoup trouveront dans son témoignage un aliment précieux pour nourrir leur détermination éducative. C’est le plus bel hommage qu’ils pourront lui rendre. Philippe Meirieu |