À la lecture des pages que Sylvain Wagnon consacre à l’importance de penser et de mettre en œuvre une véritable « éducation verte », on ne peut qu’être convaincu de l’urgence civilisationnelle d’une telle entreprise. Et l’on mesure les enjeux de cette ambition. Elle ne saurait, en effet, se réduire à l’inculcation de petits gestes automatiques ni même à un ensemble de comportements vertueux : c’est bien, en effet, un rapport au monde et aux autres qu’il s’agit de repenser, sous le signe de la solidarité avec les humains et la planète, bien loin de tout dressage béhavioriste. Elle ne saurait non plus se cantonner à quelques aménagements programmatiques : certes, nos enfants ont besoin de savoirs précis sur le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité, sur la question de l’énergie ou la notion d’écosystème, mais il ne suffit pas qu’ils maîtrisent des connaissances dans ces domaines, il faut aussi que, contrairement à beaucoup d’adultes et de politiques aujourd’hui, ils croient ce qu’ils savent et en tirent toutes les conséquences. Cette « éducation verte » ne saurait, enfin, se limiter à faire la classe dehors, même si est plus urgent que jamais de « sortir de la boîte » et de permettre à toutes et tous de se reconnecter avec la nature : car c’est toute la forme scolaire qu’il faut repenser, le lien entre l’école et son environnement, la manière de travailler dans la première et de s’inscrire dans le second. Car nous sommes encore, hélas, très largement tributaires d’un modèle de la classe fondé sur la verticalité et l’individualisme, d’une vision des savoirs segmentée en disciplines étanches et d’un rapport au monde cartésien dans lequel nous sommes assignés à la position de « maîtres et possesseurs de la nature ».
Il fut un temps, pas si lointain, où les polémiques pédagogiques opposaient bien artificiellement « l’école centrée sur les savoirs » et « l’école centrée sur l’élève ». Sylvain Wagnon nous invite aujourd’hui à dépasser cette alternative et à construire une « école centrée sur le monde », une école où l’élève se construit dans son rapport au monde. Voilà un changement de paradigme fondamental qui nous permet de repenser radicalement ce qu’est l’enseignement et comment il faut faire évoluer toutes ses dimensions : la leçon, l’exercice, le devoir, l’évaluation, la sélection… mais aussi, et plus fondamentalement encore, les notions d’attention, de projet, de transfert et d’autonomie. Qu’est-ce qu’une « leçon », en effet, dès lors que l’éducation se donne pour mission de faire entendre à l’enfant la nature de son rapport au monde ? Comment lui permettre d’accéder à l’attention profonde qui, lui permettra d’échapper à la séduction du dérisoire et d’entendre ce que le monde a à lui dire ? Qu’est-ce qu’un « exercice » dans une pédagogie où l’action doit être, tout à la fois, finalisée et située ? À quelles conditions un « projet » sera-t-il réellement éducatif et permettra-t-il de s’inscrire collectivement dans un écosystème solidaire ? Comment penser une évaluation qui ne soit pas fondée sur la concurrence mais sur la coopération, l’entraide et la solidarité en actes ? Et comment sortir de la confusion actuelle entre la débrouillardise et l’autonomie, la réussite individuelle à des épreuves purement formelles et l’accession à la liberté que donne la capacité de transférer ce que l’on a acquis, ailleurs, partout, et à sa propre initiative ? Les questions sont nombreuses et le travail devant nous est considérable ! Il concerne tout à la fois les enseignants et les administrateurs de l’école, les pédagogues et les architectes, les chercheurs, les élus et les parents, mais aussi les artisans, les agriculteurs et les entreprises avec lesquels il devient essentiel que l’école noue de nouvelles alliances pour la formation de nos élèves et l’avenir du monde. Sylvain Wagnon ouvre ici magistralement un chantier où toutes les énergies seront nécessaires. Et puis, penser l’éducation dans un monde que nous savons fini, aux ressources limitées, doit nous amener à poser et reposer sans cesse la question la plus déterminante aujourd’hui pour tout éducateur : où proposons-nous à nos enfants de trouver leur plaisir ? Dans une surenchère de consommation de biens périssables et épuisables ou dans le partage de ces biens fabuleux qui, quand on les consomme, ne s’épuisent pas mais se multiplient : les connaissances et la culture, la joie de créer et de transmettre, le bonheur d’être ensemble en harmonie avec le monde. Car, n’en doutons pas : l’alternative est bien là. Il va nous falloir, d’une manière ou d’une autre, répartir les ressources matérielles qui nous restent de la manière la plus équitable et la plus juste entre les humains et les peuples. Nous ne pourrons plus entasser sans fin des objets inutiles et ne trouver notre plaisir individuel et collectif que dans la fréquentation des supermarchés ou des sites Internet de déstockage et de promotions. Il va nous falloir apprendre, toutes et tous, à trouver notre plaisir dans ce qui se partage sans s’épuiser… et c’est dans et par l’éducation que nos enfants y parviendront. Si, et seulement si, contre le rouleau compresseur du caprice mondialisé et de la consommation addictive de produits matériels ou numériques, nous sommes capables, en famille, à l’école et dans les loisirs, de faire entendre à celles et ceux qui arrivent dans le monde qu’il y a plus de satisfaction à partager ce qui ne s’épuise jamais qu’à se disputer ce qui deviendra inéluctablement de plus en plus rare. Vieille question, tout à la fois pédagogique et politique, en réalité : quelle promesse peut-on faire pour que nos enfants et nos semblables acceptent des frustrations dans l’instant au nom des satisfactions futures qu’ils peuvent espérer ? Question décisive en réalité : parce qu’il est impossible pour un humain de tout avoir tout de suite et que le sacrifice des pulsions présentes ne peut se faire sans amertume ni agressivité qu’à la considération de bonheurs à venir. Et nous voilà précisément au cœur du problème : face aux défis écologiques, que peut-on promettre à nos contemporains pour que, non seulement, ils acceptent mais qu’ils revendiquent une sobriété heureuse ? Et comment mettre, en éducation, le plaisir de la connaissance au cœur de notre action quotidienne ? Comment faire du partage à l’infini de ces biens inépuisables que la culture et les cultures nous offrent l’horizon d’une vie heureuse ? On mesure l’importance des travaux pédagogiques qui cherchent à faire entendre à toutes et tous la joie fabuleuse de tout apprentissage partagé. Sylvain Wagnon connaît cela mieux que tout autre et la lecture du livre que nous refermons ici en témoigne largement. Philippe Meirieu |