Philippe Meirieu

 

Qui veut encore des

professeurs ?

 

Paris, Le Seuil, collection "Libelle", 2023

Parution le 25 août 2023

INTRODUCTION DU LIVRE

Voilà déjà de nombreuses années qu’à quelques jours de la rentrée scolaire, le ministre de l’Éducation nationale annonce solennellement aux parents inquiets qu’il y aura bien « un enseignant devant chaque classe ». Gageons qu’effectivement tout est fait pour que, de la maternelle à la terminale, un adulte soit présent devant les élèves. Et même, probablement, pour qu’il y enseigne quelque chose. Mais est-ce à dire, pour autant, qu’un professeur sera toujours au rendez-vous ? Rien n’est moins sûr.

Car le professeur, écrivait le philosophe Georges Gusdorf dans un ouvrage paru en 1963, n’est en rien "le répétiteur d’une vérité toute faite". Il accompagne chaque élève dans l’apprentissage, difficile mais essentiel, de l’exigence et du dépassement. Et, qu’il enseigne la lecture ou les mathématiques, la mécanique, les arts plastiques ou la pêche à la ligne, le professeur assume une mission proprement anthropologique : il appelle les êtres qui lui sont confiés à grandir en humanité.
Mais qui rêve encore aujourd’hui de cela, quand la novlangue de « l’école efficace » et du « développement personnel » sature l’espace public et envahit l’institution scolaire ? Et comment ne pas comprendre, alors, que la plupart des parents ne voient plus dans la scolarité qu’une course d’obstacles, aux règles opaques, dans laquelle les plus débrouillards – souvent les plus favorisés – réussissent à faire accéder leurs enfants aux « bonnes » filières et aux « meilleurs » diplômes, tandis que quelques autres – sans doute déjà assurés de l’avenir social de leur progéniture – sont en quête d’un hypothétique « bien-être » dans le cocon des « écoles alternatives » ?

C’est pourquoi il n’est pas certain que notre société veuille encore des professeurs aujourd’hui. Certes, personne n’imagine qu’on puisse se passer d’adultes dans nos écoles et le ministre lui-même a espéré – en vain – un « choc d’attractivité » pour pourvoir les postes vacants. Mais, en période de pénurie, finalement, des enseignants devraient suffire. Même recrutés à la va-vite et sans aucune formation ou presque. Contractuels ou vacataires. Du moment qu’ils occupent la place, peu importe leur qualification. Le professorat n’en est pas encore au stade du baby-sitting, mais on en a déjà fait un travail d’appoint. Et les nouveaux venus n’ont pas à s’inquiéter : ils disposent d’une multitude d’instructions ministérielles accompagnées d’un ensemble de protocoles, élaborés par les meilleurs scientifiques, ainsi que de quelques prothèses technologiques qui devraient leur permettre de « gérer » efficacement leur classe.

Paradoxe : alors que les instituteurs sont devenus des « professeurs d’école », on ne parle plus que des « enseignants ». Les notables de jadis semblent devenus les soutiers d’un système qu’ils sont condamnés à faire fonctionner quoi qu’il leur en coûte. Qu’ils revendiquent leur « liberté pédagogique » et ils sont soupçonnés de vouloir gripper la machine et compromettre l’efficacité de l’institution tout entière. Qu’ils exigent un peu de reconnaissance et on leur oppose leurs vacances excessives, quand ce n’est pas la gêne occasionnée par leurs congés maladie ! Il faut un événement dramatique pour que les Français se souviennent de l’éminente dignité de leur mission, le temps d’un bref hommage… avant que la rengaine sur leurs privilèges ne revienne en boucle. En réalité, il y a soixante ans déjà, Georges Gusdorf posait sans doute la bonne question : « À l’âge de la radio, de la télévision et des moyens audiovisuels, écrivait-il, on peut se demander si les professeurs ne sont pas des bouches inutiles. Leur existence même est un archaïsme : ils semblent perpétuer le mode d’enseignement le plus désuet et le plus coûteux. » On pourrait donc se contenter d’enseignants en ne leur assignant plus, désormais, que des tâches de gardiennage.

Tout paraît joué, en effet : quand un État se voit contraint de faire de la publicité pour recruter celles et ceux à qui il confiera l’éducation des enfants, quand ses professeurs subissent, en même temps et durablement, un déclassement financier et un déclassement social, quand leur ministère veut faire d’eux des exécutants dociles d’injonctions technocratiques et que leur hiérarchie les enjoint de considérer dorénavant les parents comme des clients… c’est bien que notre démocratie a déjà renoncé à construire son propre avenir. Mais peut-être peut-on encore refuser une telle démission collective et tenter de redonner sens à métier dont certains persistent encore à croire qu’il est le plus beau du monde ?

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